Il craignait la nation. Elle ne connaissait pas Hichâm II; dans la capitale même, bien peu de gens l’avaient entrevu, car quand il sortait de sa prison dorée pour se rendre à une de ses maisons de campagne (ce qui arrivait rarement du reste), il était entouré des femmes de son sérail; comme elles, il était alors entièrement couvert d’un grand burnous, de sorte qu’on ne pouvait le distinguer des dames, et d’ailleurs les rues par lesquelles il devait passer étaient toujours garnies d’une haie de soldats sur l’ordre exprès du ministre[339]. Et pourtant on l’aimait. N’était-il pas le fils du bon et vertueux Hacam II, le petit-fils du glorieux Abdérame III, n’était-il pas surtout le monarque légitime? Cette idée de légitimité était enracinée dans tous les cœurs, et elle était bien plus vivace encore parmi le peuple que parmi les nobles. Les nobles, pour la plupart d’origine arabe, se seraient peut-être laissé convaincre qu’un changement de dynastie était utile et nécessaire; mais le peuple, qui était d’origine espagnole, pensait autrement. Comme le sentiment religieux, l’amour de la dynastie formait partie de son être. Bien qu’Almanzor eût donné au pays une gloire et une prospérité jusque-là inconnues, le peuple ne lui pardonnait pas d’avoir fait du calife une espèce de prisonnier d’Etat, et il était prêt à se soulever en masse si le ministre osait tenter de s’asseoir sur le trône. C’est ce qu’Almanzor n’ignorait pas; de là sa prudence, de là son hésitation; mais il croyait que l’opinion publique se modifierait peu à peu; il se flattait de l’espoir que l’on finirait par oublier entièrement le calife pour ne penser qu’à lui, et alors le changement de dynastie pourrait s’accomplir sans secousse.

Bien lui en prit d’avoir ajourné son grand projet! Il fut bientôt à même de se convaincre que sa haute position ne tenait qu’à un fil. En dépit de toutes ses conquêtes et de toute sa gloire, une femme réussit presque à le renverser.

Cette femme, c’était Aurore.

Elle l’avait aimé; mais l’âge des sentiments tendres étant passé pour elle comme pour lui, ils s’étaient brouillés, et comme cela arrive souvent, l’amour avait fait place dans leurs cœurs, non pas à l’indifférence, mais à la haine. Et Aurore ne faisait rien à demi: dévouée dans son amour, elle était implacable dans son ressentiment. Elle avait résolu de faire tomber Almanzor, et pour y parvenir, elle mettait en émoi tout le sérail, hommes et femmes. Elle parla à son fils, lui dit que l’honneur lui commandait de se montrer homme et de briser enfin le joug qu’un ministre tyrannique avait osé lui imposer. Elle accomplit un véritable miracle: elle inspira au plus faible des hommes une apparence de volonté et d’énergie. Almanzor l’éprouva bientôt. Le calife le traita d’abord avec froideur, puis il s’enhardit jusqu’à lui faire des reproches. Voulant conjurer l’orage, le ministre éloigna du sérail plusieurs personnes dangereuses; mais comme il ne pouvait en faire sortir celle qui était l’âme du complot, cette mesure ne servit qu’à irriter son ennemie encore davantage. Et la Navarraise était infatigable; elle montra qu’elle aussi avait une volonté de fer, tout comme son ancien amant. Ses émissaires disaient partout que le calife voulait enfin être libre et régner par lui-même, et que, pour se débarrasser de son geôlier, il comptait sur la loyauté de son bon peuple. Ils passaient même le Détroit, ces émissaires de la sultane, et au moment même où des attroupements séditieux se formaient à Cordoue, le vice-roi de la Mauritanie, Zîrî ibn-Atîa, leva l’étendard de la révolte, en déclarant qu’il ne pouvait souffrir plus longtemps que le souverain légitime fût tenu captif par un ministre trop puissant.

Zîrî était le seul homme qu’Almanzor craignît encore, ou plutôt le seul qu’il eût craint de sa vie, car d’ordinaire il méprisait trop ses ennemis pour les craindre. A demi barbare, ce chef avait conservé, dans ses déserts africains, la vigueur, la spontanéité et l’orgueil de race qui semblaient n’appartenir qu’à un autre âge, et malgré qu’il en eût, Almanzor avait subi l’ascendant de cet esprit à la fois impétueux, pénétrant et caustique. Quelques années auparavant, il avait reçu de lui une visite, et à cette occasion il lui avait prodigué les marques de son estime: il lui avait conféré le titre de vizir avec le traitement attaché à cette dignité, il avait fait inscrire tous les gens de sa suite sur le registre de la solde au bureau militaire, enfin il ne l’avait laissé partir qu’après l’avoir amplement dédommagé de ses frais de voyage et de ses cadeaux. Mais rien de tout cela n’avait touché Zîrî. De retour sur le rivage africain, il avait porté la main à sa tête en s’écriant: «A présent seulement je sais que tu m’appartiens encore!» Puis, un de ses gens l’ayant appelé seigneur vizir: «Seigneur vizir? s’était-il écrié; va-t-en au diable avec ton seigneur vizir! Emir, fils d’émir, voilà mon titre! Ah! qu’il a été avare pour moi, cet Ibn-abî-Amir! Au lieu de me donner de bonnes espèces sonnantes, il m’a affublé d’un titre qui me dégrade! Vive Dieu! il ne serait pas où il est maintenant, si en Espagne il y avait autre chose que des lâches ou des imbéciles! Grâce au ciel, me voilà de retour, et le proverbe qui dit qu’il vaut mieux entendre parler du diable que de le voir, ne ment pas[340].» Ces propos, qui auraient coûté la tête à tout autre, étant venus à l’oreille d’Almanzor, celui-ci avait feint de ne pas y faire attention, et plus tard il avait même nommé Zîrî vice-roi de toute la Mauritanie. Il le redoutait, il le haïssait peut-être, mais il le croyait sincère et loyal. L’événement montra qu’il l’avait mal jugé. Sous une écorce rude et franche Zîrî cachait beaucoup de ruse et d’ambition. Il se laissa aisément tenter par l’argent qu’Aurore lui promettait, par le rôle chevaleresque qu’elle lui destinait. Il affranchirait son souverain du joug d’Almanzor, sauf peut-être à lui imposer le sien.

Il fallait commencer par le payer, Aurore ne l’ignorait pas, et grâce à sa finesse de femme, elle savait comment s’y prendre pour se procurer de l’argent et pour le faire parvenir à son allié. Le trésor renfermait près de six millions en or et il se trouvait dans le palais califal. Elle y prit quatre-vingt mille pièces d’or, qu’elle mit dans une centaine de cruches; puis elle versa dessus du miel, de l’absinthe et d’autres liqueurs de ménage, et, ayant mis une étiquette à chaque cruche, elle chargea quelques Slaves de les porter hors de la ville à un endroit qu’elle nomma. Sa ruse lui réussit. Le préfet n’eut point de soupçons et laissa passer les Slaves avec leur fardeau. Aussi l’argent était-il déjà en route pour la Mauritanie, lorsqu’Almanzor fut informé, d’une manière ou d’une autre, de ce qui s’était passé. Il en fut fort alarmé. Peut-être l’eût-il été moins s’il eût eu la certitude qu’Aurore avait soustrait l’argent de son chef, mais tout le portait à croire qu’elle y avait été autorisée par le calife, et s’il en était ainsi, la conjoncture était en effet bien difficile. Cependant il fallait prendre un parti. Almanzor prit celui d’assembler les vizirs, les membres de la magistrature, les ulémas et d’autres personnages marquants de la cour et de la ville. Ayant informé cette assemblée que les dames du sérail se permettaient de s’approprier les fonds de la caisse publique sans que le calife, entièrement livré à des exercices de dévotion, les en empêchât, il demanda l’autorisation de transporter le trésor en un lieu plus sûr. Il l’obtint; mais il n’en fut pas plus avancé pour cela, car lorsque ses employés se présentèrent au palais pour transférer la caisse, Aurore s’y opposa en déclarant que le calife avait défendu d’y toucher.

Que faire maintenant? Employer la violence? Mais il faudrait l’employer contre le souverain lui-même, et si Almanzor osait aller jusque-là, la capitale se soulèverait en un clin d’œil; elle était prête, elle n’attendait qu’un signal. La situation était donc bien périlleuse, cependant elle n’était pas désespérée; pour l’être, il eût fallu d’abord que Zîrî fût déjà en Espagne avec son armée, ensuite que le calife fût un homme capable de persister dans une résolution hardie. Or Zîrî était encore en Afrique, et le calife était un esprit sans consistance. Almanzor ne perdit donc pas le courage. Risquant le tout pour le tout, il se ménagea, à l’insu d’Aurore, une entrevue avec le monarque. Il parla, et grâce à cet ascendant que les esprits supérieurs ont sur les âmes faibles, il se retrouva roi après quelques minutes d’entretien. Le calife avoua qu’il n’était pas capable de gouverner par lui-même, et il autorisa le ministre à transporter le trésor. Mais le ministre voulait plus encore. Il dit que, pour ôter tout prétexte aux malintentionnés, il lui fallait une déclaration écrite, une déclaration solennelle. Le calife lui promit de signer tout ce qu’il voudrait, et alors Almanzor fit dresser sur-le-champ un acte en vertu duquel Hichâm lui abandonnait la conduite des affaires comme par le passé. Le calife y mit sa signature en présence de plusieurs notables qui y mirent aussi la leur en qualité de témoins (février ou mars 997), et Almanzor prit soin de donner à cette pièce importante la plus grande publicité.

Dès lors une révolte dans la capitale n’était plus à craindre. Comment pouvait-on prétendre à délivrer un captif qui ne voulait pas de la liberté? Cependant le ministre comprit qu’il fallait faire quelque chose pour contenter le peuple. Comme on avait crié sans cesse qu’on voulait voir le monarque, il résolut de le montrer. Il le fit donc monter à cheval, et alors Hichâm se mit à parcourir les rues, le sceptre à la main et coiffé du haut bonnet que les califes seuls avaient le droit de porter. Almanzor l’accompagnait ainsi que toute la cour. La foule amassée sur son passage était compacte et innombrable, mais l’ordre ne fut pas troublé un seul instant et aucun cri séditieux ne se fit entendre[341].

Aurore s’avoua vaincue. Humiliée, épuisée, brisée, elle alla chercher dans la dévotion l’oubli du passé et un dédommagement pour la perte de ses espérances[342].

Restait Zîrî. Celui-ci était devenu bien moins redoutable depuis qu’il ne pouvait plus compter sur l’appui du calife ni sur les subsides d’Aurore. Aussi Almanzor ne garda-t-il aucun ménagement avec lui. Il le mit hors la loi, et chargea son affranchi Wâdhih d’aller le combattre à la tête d’une excellente armée qu’il mit à sa disposition[343].