On eût pu croire qu’Almanzor ne commencerait aucune autre guerre avant que celle de la Mauritanie fut terminée. Il n’en fut pas ainsi. Le ministre avait déjà concerté avec les comtes léonais, ses vassaux, une grande expédition contre Bermude, qui, comptant un peu trop sur la diversion que la révolte de Zîrî ferait en sa faveur, avait osé refuser le tribut, et quoique les circonstances fussent changées, il ne renonça pas à ce projet. Peut-être voulait-il montrer à Zîrî, à Bermude, à tous ses ennemis déclarés ou couverts, qu’il était assez puissant pour entreprendre deux guerres à la fois; et si telle était son intention, il n’avait pas trop présumé de ses forces, car le destin a voulu que la campagne qu’il allait faire, celle de Saint-Jacques-de-Compostelle, soit devenue la plus célèbre de toutes celles qu’il a faites pendant sa longue carrière de conquérant.

A l’exception de la ville éternelle, il n’y avait pas dans toute l’Europe un lieu aussi renommé par sa sainteté que Santiago en Galice. Et pourtant sa réputation n’était pas ancienne; elle ne datait que du temps de Charlemagne. Vers ce temps là, dit-on, plusieurs pieuses personnes informèrent Théodemir, l’évêque d’Iria (aujourd’hui el Padron), qu’elles avaient aperçu pendant la nuit des lumières étranges dans un bosquet, et qu’elles y avaient aussi entendu une musique délicieuse et qui n’avait rien d’humain. Croyant aussitôt à un miracle, l’évêque se prépara à le constater en jeûnant et en priant pendant trois jours; puis, s’étant rendu au bosquet, il y découvrit un tombeau de marbre. Inspiré par la sagesse divine, il déclara que c’était celui de l’apôtre saint Jacques, fils de Zébédée, qui, d’après la tradition, avait prêché l’Evangile en Espagne, et il ajouta que lorsque cet apôtre eut été décapité à Jérusalem sur l’ordre d’Hérode, ses disciples avaient apporté son corps en Galice, où ils l’ensevelirent. Dans un autre temps, de telles assertions auraient peut-être été contestées; mais à cette époque de foi naïve, personne n’avait la hardiesse d’élever des doutes irrespectueux quand le clergé parlait, et supposé même qu’il y eût eu des incrédules, l’autorité du pape Léon III, qui déclara solennellement que le tombeau en question était celui de saint Jacques, aurait coupé court à toutes les objections. L’opinion de Théodemir fut donc acceptée, et tout le monde en Galice se réjouit de ce que le pays possédait les restes d’un apôtre. Alphonse II voulut que l’évêque d’Iria résidât dorénavant à l’endroit où le tombeau avait été découvert, et au-dessus de ce tombeau il fit construire une église. Plus tard, Alphonse III en fit bâtir une autre, plus grande et plus belle, qui, par les nombreux miracles qui s’y opéraient, acquit bientôt une grande renommée, de sorte que vers la fin du Xe siècle Saint-Jacques-de-Compostelle était un pèlerinage très-fameux et où l’on arrivait de tous côtés, de France, d’Italie et d’Allemagne, comme des pays les plus reculés de l’Orient[344].

En Andalousie aussi, tout le monde connaissait Saint-Jacques et sa superbe église, qui, pour nous servir de l’expression d’un auteur arabe, était pour les chrétiens ce que la Caba de la Mecque était pour les musulmans; mais on ne connaissait ce saint lieu que de réputation; pour l’avoir vu, il fallait avoir été captif chez les Galiciens, car aucun prince arabe n’avait encore eu l’idée de pénétrer avec une armée dans ce pays lointain et de difficile abord. Ce que personne n’avait tenté, Almanzor avait résolu de le faire; il voulait montrer que ce qui était impossible pour d’autres ne l’était pas pour lui, et il avait l’ambition de détruire le sanctuaire le plus révéré des ennemis de l’islamisme, le sanctuaire de l’apôtre qui, selon la croyance des Léonais, avait maintefois combattu dans leurs rangs.

Le samedi 3 juillet de l’année 997, il partit donc de Cordoue à la tête de la cavalerie. Il se porta d’abord sur Coria, puis sur Viseu[345], où il fut rejoint par un grand nombre de comtes soumis à son autorité, puis sur Porto, où l’attendait une flotte qui était sortie du port de Caçr-Abî-Dânis (aujourd’hui Alcacer do Sal, en Portugal). Sur cette flotte se trouvait l’infanterie, à laquelle le ministre avait voulu épargner une longue marche, et elle était chargée d’armes et d’approvisionnements. Les vaisseaux, rangés l’un à côté de l’autre, servirent en outre de pont à l’armée pour passer le Duero.

Comme le pays entre cette rivière et le Minho appartenait aux comtes alliés[346], les musulmans purent le traverser sans avoir à vaincre d’autres obstacles que ceux que le terrain leur opposait. Parmi ceux-ci il y avait une montagne fort élevée et d’un accès très-difficile; mais Almanzor fit frayer un chemin par les mineurs[347].

Après avoir passé le Minho, on se trouva en pays ennemi. Dès lors il fallait se tenir sur ses gardes, d’autant plus que les Léonais qui se trouvaient dans l’armée ne semblaient pas trop bien disposés. Leur conscience, si longtemps assoupie, s’était réveillée tout d’un coup à la pensée qu’ils allaient commettre un horrible sacrilége, et peut-être auraient-ils réussi à faire échouer l’expédition, si Almanzor, qui avait eu vent de leurs projets, ne les eût déjoués alors qu’il en était encore temps. Voici ce qu’on raconte à ce sujet:

La nuit était froide et pluvieuse, lorsqu’Almanzor fit venir un cavalier musulman qui avait sa confiance. «Il faut, lui dit-il, que tu te rendes sur-le-champ au défilé de Taliares[348]. Fais-y faction, et amène-moi le premier individu que tu apercevras.» Le cavalier se mit aussitôt en route; mais arrivé au défilé, il y attendit toute la nuit, en maudissant le mauvais temps, sans qu’il vît apparaître âme vivante, et l’aurore pointait déjà lorsqu’enfin il vit arriver, du côté du camp, un vieillard monté sur un âne. C’était apparemment un bûcheron, car il était muni des outils qui appartiennent à ce métier. Le cavalier lui demanda où il allait. «Je m’en vais abattre du bois dans la forêt,» lui répondit l’autre. Le soldat ne savait que faire. Etait-ce là l’homme qu’il fallait amener au général? C’était peu probable; qu’est-ce que le général pourrait vouloir à ce pauvre vieillard qui semblait avoir bien de la peine à gagner sa vie? Aussi le cavalier le laissa-t-il passer son chemin; mais l’instant d’après il se ravisa. Almanzor avait donné des ordres très-précis, et il était dangereux de lui désobéir. Le soldat fit donc sentir l’éperon à sa monture, et ayant rejoint le vieillard: «Il faut, lui dit-il, que je te conduise vers mon seigneur Almanzor.—Qu’est-ce qu’Almanzor pourrait avoir à dire à un homme tel que moi? lui répliqua l’autre. Laissez-moi gagner mon pain, je vous en supplie.—Non, lui répondit le cavalier, tu m’accompagneras, que tu le veuilles ou non.» L’autre fut forcé de lui obéir, et ils reprirent ensemble la route du camp.

Le ministre, qui ne s’était pas couché, ne témoigna aucune surprise à la vue du vieillard, et, s’adressant à ses serviteurs slaves: «Fouillez cet homme!» leur dit-il. Les Slaves exécutèrent cet ordre, mais sans trouver rien qui pût paraître suspect. «Fouillez alors la couverture de son âne!» continua Almanzor. Et cette fois ses soupçons ne portaient pas à faux, car on découvrit dans cette couverture une lettre que des Léonais de l’armée musulmane avaient écrite à leurs compatriotes et dans laquelle ils leur donnaient avis qu’un certain côté du camp était mal gardé, de sorte qu’il pourrait être attaqué avec succès. Ayant appris par ce message les noms des traîtres, Almanzor leur fit sur-le-champ couper la tête, ainsi qu’au soi-disant bûcheron qui leur avait servi d’intermédiaire[349]. Cette mesure énergique porta ses fruits. Intimidés par la sévérité du général, les autres Léonais ne se hasardèrent pas à entretenir des intelligences avec l’ennemi.

L’armée s’étant remise en marche, elle se répandit comme un torrent dans les plaines. Le cloître des saints Cosme et Damien[350] fut pillé, la forteresse de San Payo fut prise d’assaut. Comme un grand nombre d’habitants du pays s’étaient réfugiés sur la plus grande des deux îles, ou plutôt des deux rochers peu élevés, qui se trouvent dans la baie de Vigo, les musulmans, qui avaient découvert un gué, passèrent dans cette île et dépouillèrent ceux qui s’y trouvaient de tout ce qu’ils avaient emporté. Ils franchirent ensuite l’Ulla, pillèrent et détruisirent Iria (El Padron), qui était un fameux pèlerinage de même que Saint-Jacques-de Compostelle, et le 11 août ils arrivèrent enfin à cette dernière ville. Ils la trouvèrent vide d’habitants, tout le monde ayant pris la fuite à l’approche de l’ennemi. Seul un vieux moine était resté auprès du tombeau de l’apôtre. «Que fais-tu là?» lui demanda Almanzor. «J’adresse des prières à saint Jacques,» répondit le vieillard. «Prie tant que tu voudras,» dit alors le ministre, et il défendit de lui faire du mal.

Almanzor plaça une garde auprès du tombeau, de sorte qu’il fut à l’abri de la fureur des soldats; mais au reste toute la ville fut détruite, les murailles et les maisons aussi bien que l’église, laquelle, dit un auteur arabe, «fut rasée au point qu’on n’aurait pas soupçonné qu’elle avait existé la veille.» Le pays d’alentour fut dévasté par des troupes légères qui poussèrent jusqu’à San Cosme de Mayanca (près de La Coruña).