Ayant passé une semaine à Saint-Jacques, Almanzor ordonna la retraite en se dirigeant vers Lamego[351]. Arrivé dans cette ville, il prit congé des comtes, ses alliés, après leur avoir donné de beaux présents qui consistaient surtout en étoffes précieuses. Ce fut aussi de Lamego qu’il adressa à la cour une relation détaillée de sa campagne; relation dont les auteurs arabes nous ont conservé la substance, peut-être même les propres paroles[352]. Il fit ensuite son entrée dans Cordoue, accompagné d’une foule de prisonniers chrétiens qui portaient sur leurs épaules les portes de la ville de Saint-Jacques et les cloches de son église. Les portes furent placées dans le toit de la mosquée qui n’était pas encore achevée[353]. Quant aux cloches, elles furent suspendues dans le même édifice pour y servir de lampes[354]. Qui eût dit alors que le jour viendrait où un roi chrétien les ferait reporter en Galice sur les épaules des captifs musulmans?
En Mauritanie les armes d’Almanzor avaient été moins heureuses. Wâdhih, il est vrai, avait d’abord remporté quelques avantages: s’étant emparé d’Arzilla et de Nécour, il avait réussi à surprendre de nuit le camp de Zîrî et à lui tuer beaucoup de monde; mais bientôt après, la fortune lui avait tourné le dos, et, battu à son tour, il avait été forcé de chercher un refuge dans Tanger. C’est de là qu’il écrivit au ministre pour lui demander du secours. Il ne tarda pas à en recevoir. Dès qu’il eut reçu la lettre de son lieutenant, Almanzor envoya à un grand nombre de corps l’ordre de se diriger sur Algéziras, et, afin de hâter leur embarquement, il se rendit en personne à ce port. Puis son fils Abdalmélic-Modhaffar, auquel il avait confié le commandement de l’expédition, passa le Détroit avec une excellente armée. Il débarqua à Ceuta, et la nouvelle de son arrivée produisit un excellent effet, car la plupart des princes berbers qui jusque-là avaient soutenu Zîrî, s’empressèrent de venir se ranger sous ses drapeaux. Ayant opéré sa jonction avec Wâdhih, il se mit en marche, et bientôt il découvrit l’armée de Zîrî qui venait à sa rencontre. La bataille eut lieu dans le mois d’octobre de l’année 998. Elle dura depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, et elle fut extrêmement acharnée. Il y eut un moment où les soldats de Modhaffar commençaient à craindre une défaite; mais en ce moment même Zîrî fut blessé trois fois par un de ses nègres dont il avait tué le frère, et qui partit aussitôt à bride abattue pour annoncer cette nouvelle à Modhaffar. Comme l’étendard de Zîrî était encore debout, le prince traita d’abord le transfuge de menteur; mais ayant appris la vérité du fait, il chargea sur l’ennemi et le mit en pleine déroute.
Dès lors la puissance de Zîrî était anéantie. Ses Etats rentrèrent tous au pouvoir des Andalous, et peu de temps après, dans l’année 1001, il mourut par suite des blessures que le nègre lui avait portées et qui s’étaient rouvertes[355].
XII.
La carrière d’Almanzor touchait à sa fin. Dans le printemps de l’année 1002, il fit sa dernière expédition. Lui-même avait toujours désiré de mourir en campagne, et il était si bien convaincu que son vœu serait exaucé, qu’il portait constamment ses linceuls avec lui. Ils avaient été cousus par ses filles, et pour en acheter la toile, il n’avait employé que l’argent qui provenait des terres qui environnaient son vieux manoir de Torrox, car il les voulait purs de toute souillure, et à son propre avis l’argent que lui rapportaient ses nombreux emplois ne l’était pas. A mesure qu’il vieillissait, il était devenu plus dévot, et comme le Coran dit que Dieu préservera du feu celui dont les pieds se sont couverts de poussière dans le chemin de Dieu (dans la guerre sainte), il avait pris l’habitude de faire secouer avec beaucoup de soin, chaque fois qu’il arrivait à l’étape, la poussière qui se trouvait sur ses habits, et de la garder dans une cassette faite exprès; il voulait que, quand il aurait rendu le dernier soupir, on le couvrît dans son tombeau de cette poussière, persuadé comme il l’était que les fatigues qu’il avait supportées dans la guerre sainte seraient devant le tribunal suprême sa meilleure justification[356].
Sa dernière expédition, qui était dirigée contre la Castille, fut heureuse comme toutes les précédentes l’avaient été. Il pénétra jusqu’à Canalès[357] et détruisit le cloître de saint Emilien, le patron de la Castille, de même qu’il avait détruit cinq années auparavant l’église du patron de la Galice.
Au retour il sentait sa maladie empirer. Se méfiant des médecins, qui n’étaient pas d’accord entre eux sur la nature de cette maladie et sur le traitement à suivre, il refusait obstinément les secours de l’art, et d’ailleurs il était convaincu qu’il ne pouvait guérir. N’étant plus en état de se tenir à cheval, il se faisait porter en litière. Il souffrait horriblement. «Vingt mille soldats, disait-il, sont inscrits sur mon rôle, mais il n’y a personne parmi eux qui soit aussi misérable que moi.»
Porté ainsi à dos d’homme pendant quatorze jours, il arriva enfin à Medinaceli. Une seule pensée remplissait son esprit. Son autorité ayant toujours été contestée et chancelante, en dépit de ses nombreuses victoires et de sa grande renommée, il craignait qu’une révolte n’éclatât après sa mort et n’enlevât le pouvoir à sa famille. Tourmenté sans cesse par cette idée, qui empoisonnait ses derniers jours, il fit venir son fils aîné, Abdalmélic, auprès de son lit, et, lui donnant ses dernières instructions, il lui recommanda de confier le commandement de l’armée à son frère Abdérame et de se rendre sans retard à la capitale, où il devrait s’emparer du pouvoir et se tenir prêt à réprimer immédiatement toute tentative d’insurrection. Abdalmélic lui promit de suivre ces conseils; mais l’inquiétude d’Almanzor était telle qu’il rappelait son fils chaque fois que celui-ci, croyant que son père avait fini de parler, voulait se retirer; le moribond craignait toujours d’avoir oublié quelque chose, et toujours il trouvait un nouveau conseil à ajouter à ceux qu’il avait déjà donnés. Le jeune homme pleurait; son père lui reprochait sa douleur comme un signe de faiblesse. Quand Abdalmélic fut parti, Almanzor se sentit un peu mieux et fit venir ses officiers. Ceux-ci le reconnaissaient à peine; il était devenu si maigre et si pâle qu’il ressemblait à un spectre, et il avait presque entièrement perdu la parole. Moitié par gestes, moitié par des mots entrecoupés, il leur dit adieu, et peu de temps après, dans la nuit du lundi 10 août, il rendit le dernier soupir[358]. Il fut enseveli à Medinaceli, et l’on grava sur son tombeau ces deux vers:
Les traces qu’il a laissées sur la terre t’apprendront son histoire, comme si tu le voyais de tes yeux.
Par Allâh! le temps n’en amènera jamais un semblable, ni personne qui, comme lui, défende nos frontières[359].