Cependant un grand changement s’était accompli. L’ancienne société arabe, avec ses vertus et ses préjugés, avait disparu. Abdérame III et Almanzor avaient eu tous les deux pour but l’unité de la nation, et ce but, ils l’avaient atteint. La vieille noblesse arabe s’était épuisée dans la lutte qu’elle avait soutenue contre le pouvoir royal; vaincue et brisée, elle était maintenant appauvrie, ruinée, et les vieux noms s’éteignaient chaque jour. La noblesse de cour, qui était attachée aux Omaiyades par les liens de la clientèle, s’était mieux soutenue. Les Abou-Abda, les Chohaid, les Djahwar et les Fotais[381] étaient encore des maisons riches et enviées. Mais les hommes les plus puissants d’alors, c’étaient les généraux berbers et slaves[382] qui devaient leur fortune à Almanzor. Comme c’étaient des parvenus et des étrangers, ils inspiraient peu de respect. D’ailleurs on les considérait comme des barbares, et l’on se plaignait des vexations dont ils se rendaient coupables. D’un autre côté, les hommes de la classe moyenne s’étaient enrichis par le commerce et l’industrie. Déjà sous le règne, si troublé pourtant, du sultan Abdallâh, on avait vu des négociants et des industriels amasser rapidement de grandes fortunes sans autre capital que celui que des amis leur avaient prêté[383], et à présent que le pays jouissait d’une tranquillité parfaite, de telles fortunes s’édifiaient si facilement et si fréquemment, que l’on ne s’en étonnait plus. Et cependant cette société, si florissante en apparence, portait en elle-même le germe de sa destruction. Si la lutte des races avait cessé, elle allait reparaître sous une autre forme, sous celle de la lutte des classes. L’ouvrier détestait son patron, le bourgeois portait envie au noble, et tout le monde s’accordait à maudire les généraux, les généraux berbers surtout. Au sein d’une inexpérience universelle, il y avait de vagues aspirations vers les nouveautés. La religion était exposée à de rudes attaques. Les mesures qu’Almanzor avait prises contre les philosophes n’avaient pas porté les fruits que le clergé s’en était promis. Les esprits forts se multipliaient au contraire, et le scepticisme, qui forme le fond du caractère arabe, revêtait de plus en plus des formes scientifiques. Les disciples d’Ibn-Masarra, les Masarrîa comme on les appelait, formaient une secte nombreuse[384]. D’autres sectes propageaient aussi des doctrines très-hardies. Une d’entre elles semble être sortie du sein du clergé lui-même. Ses membres avaient du moins étudié les traditions relatives au Prophète; mais leurs études, s’il faut en croire un théologien orthodoxe, avaient été superficielles et elles s’étaient portées de préférence sur des livres apocryphes et composés par des matérialistes qui avaient l’intention de saper les fondements de l’islamisme. De là l’étrange idée qu’ils se formaient de l’univers. La terre, disaient-ils, repose sur un poisson; ce poisson est soutenu par la corne d’un taureau; ce taureau se trouve sur un rocher qu’un ange porte sur son cou; au-dessous de cet ange se trouvent les ténèbres, et au-dessous des ténèbres il y a une eau qui n’a point de fin. Sous ces formules obscures et bizarres, qui peut-être n’étaient que des symboles, les théologiens démêlaient cependant une hérésie très-grave: la secte croyait que l’univers est illimité. Elle enseignait en outre qu’on peut bien imposer une religion par la fraude ou par la violence, mais qu’on ne peut pas la prouver par des arguments tirés de la raison. En même temps, toutefois, elle était hostile aux ouvrages philosophiques de la Grèce[385], sur lesquels une autre secte s’appuyait au contraire. Cette dernière se composait de naturalistes. L’étude des mathématiques les avait conduits à celle de l’astronomie. Pour croire à la religion ils demandaient des preuves mathématiques, et n’en trouvant pas, ils la déclaraient absurde. Ils en méprisaient tous les commandements; la prière, le jeûne, les aumônes, le pèlerinage, tout cela n’était à leurs yeux qu’une folie. Les faquis ne manquaient pas de leur adresser le reproche que les théologiens de tous les temps se sont plu à adresser à ceux qui se sont écartés des doctrines reçues: ils les accusaient de n’avoir pour but dans leur vie que celui de s’enrichir, afin de pouvoir se livrer à des plaisirs de toute sorte, sans respect pour les lois de la morale[386].

Cependant les sectes qui attaquaient ouvertement l’islamisme n’étaient pas les plus dangereuses; d’autres, qui voulaient vivre en paix avec lui et qui ne se recrutaient pas seulement parmi les musulmans, mais aussi parmi les chrétiens et les juifs, l’étaient bien davantage, car sous le nom de religion universelle[387], elles prêchaient l’indifférentisme; et si les religions périssent, ce n’est jamais par des attaques directes, c’est toujours par l’indifférence, les théologiens musulmans ne l’ignoraient pas. Les hommes qui avaient adopté ces doctrines différaient en certains points, et les uns allaient plus loin que les autres; mais ils avaient tous un suprême dédain pour la dialectique. «Le monde, disaient-ils, est plein de religions, de sectes, d’écoles philosophiques, qui se haïssent et s’exècrent. Voyez les chrétiens! Le Melchite ne peut souffrir le Nestorien, le Nestorien déteste le Jacobite, et l’un damne l’autre. Parmi les musulmans, le Motazelite déclare que tous ceux qui ne pensent pas comme lui sont des incrédules; le non-conformiste considère comme de son devoir de tuer ceux qui appartiennent à une autre secte, et le Sonnite ne veut avoir rien de commun ni avec l’un ni avec l’autre. Parmi les juifs, c’est la même chose. Les philosophes se damnent un peu moins, mais ils n’en sont pas plus d’accord. Et quand on se demande lequel entre cette infinité de systèmes philosophiques et théologiques renferme la vérité, il faut dire que l’un vaut l’autre. Les arguments de chaque champion ont absolument la même force, la même faiblesse si l’on veut; seulement l’un s’entend mieux que l’autre à manier les armes de la dialectique. En voulez-vous la preuve? Rendez-vous alors à ces réunions où disputent des hommes d’opinions différentes. Qu’y verrez-vous? Que le vainqueur de la veille est le vaincu du lendemain, et que dans ces savantes assemblées les armes sont aussi journalières que sur les véritables champs de bataille. Le fait est que chacun y parle de choses dont il ne sait rien et dont il ne peut rien savoir.»

Quelques-uns de ces sceptiques acceptaient cependant un petit nombre d’arguments. Il y en avait qui croyaient à l’existence de Dieu, créateur de toutes choses, et à la mission de Mahomet; le reste, disaient-ils, peut être vrai ou ne pas l’être; nous ne voulons ni le nier ni l’affirmer; nous l’ignorons, voilà tout, mais notre conscience ne nous permet pas d’accepter des doctrines dont la vérité ne nous a pas été démontrée. Ceux-là, c’étaient les modérés. D’autres acceptaient seulement l’existence d’un créateur, et les plus avancés n’avaient aucune croyance. Ils disaient que l’existence de Dieu, la création du monde etc., n’avaient pas été prouvées, mais qu’il n’avait pas été prouvé non plus que Dieu n’existât pas ou que le monde eût existé de toute éternité. Quelques-uns enseignaient qu’il faut conserver, en apparence du moins, la religion dans laquelle on est né; d’autres soutenaient que la religion universelle était la seule chose nécessaire, et ils entendaient sous ce nom les principes de morale que prêche chaque religion et que la raison approuve[388].

Les novateurs en matière de religion avaient un grand avantage sur les novateurs en matière de gouvernement: ils savaient ce qu’ils voulaient. En politique, au contraire, personne n’avait des idées bien arrêtées. On était mécontent de ce qui existait, et il semblait que, par le développement progressif de sa situation, la société était poussée vers une révolution. Cette révolution, Almanzor l’avait prévue. Un jour qu’il promenait ses regards sur son superbe palais à Zâhira et sur les magnifiques jardins qui l’entouraient, il fondit tout à coup en larmes en s’écriant: «Malheureuse Zâhira! Ah! je voudrais connaître celui qui te détruira sous peu!» Puis, quand l’ami qui l’accompagnait lui eut témoigné sa surprise à cause de cette exclamation: «Toi-même, lui dit-il, tu seras témoin de cette catastrophe. Je le vois déjà saccagé et ruiné, ce beau palais, je vois le feu de la guerre civile dévorer ma patrie[389]!» Mais si cette révolution se faisait, quel en serait le but et par quels moyens s’accomplirait-elle? C’est ce dont personne ne se rendait compte; mais il y avait du moins une seule chose sur laquelle tout le monde était d’accord: on voulait que le pouvoir fût arraché à la famille d’Almanzor. Ce vœu n’a rien qui doive nous surprendre. Les peuples monarchiques n’aiment pas que le pouvoir soit exercé par un autre que le monarque. Aussi tous les ministres qui se sont pour ainsi dire substitués au souverain ont été l’objet d’une haine violente et implacable, quels que fussent leurs mérites et leurs talents. Cette considération suffirait à la rigueur pour expliquer l’aversion qu’inspiraient les Amirides; mais il ne faut pas oublier non plus qu’ils avaient froissé des sentiments et des affections légitimes. S’ils s’étaient contentés jusque-là d’exercer le pouvoir au nom d’un prince omaiyade, ils avaient cependant laissé apercevoir qu’ils visaient plus haut, qu’ils convoitaient le trône. Cette ambition avait exaspéré contre eux, non-seulement les princes du sang, qui étaient en grand nombre, mais encore le clergé qui était fort attaché au principe de la légitimité, et la nation en général, qui était fort dévouée à la dynastie ou qui du moins croyait l’être. Joignez-y que la noblesse de cour désirait la chute des Amirides, parce qu’elle se promettait d’un changement une augmentation de pouvoir, et que le bas peuple de la capitale applaudissait d’avance à chaque révolution qui lui permettrait de piller les riches et d’assouvir la haine qu’il leur portait. Cette dernière circonstance aurait dû servir, ce semble, à rendre les classes aisées plus prudentes. Cordoue étant devenue une ville manufacturière et qui renfermait des milliers d’ouvriers, la moindre émeute pouvait prendre en un clin d’œil un caractère fort alarmant; une guerre terrible entre les riches et les pauvres pouvait en résulter. Mais l’inexpérience était telle, que l’imminence d’un tel péril ne semble avoir frappé personne. Les classes aisées ne voyaient encore dans les ouvriers que des auxiliaires, et elles pensaient que tout rentrerait dans l’ordre dès que les Amirides auraient été écartés.

La chute des Amirides était donc le vœu presque universel au moment où Modhaffar mourut à la fleur de l’âge (octobre 1008). Son frère Abdérame lui succéda. Les prêtres haïssaient ce jeune homme. A leurs yeux sa naissance était déjà une tache ineffaçable, car sa mère était la fille d’un Sancho, soit du comte de Castille, soit du roi de Navarre[390]; aussi ne l’appelait-on pas autrement que Sanchol[391], le petit Sancho, et c’est sous ce sobriquet qu’il est connu dans l’histoire. Sa conduite était peu propre à faire oublier sa naissance. Aimant passionnément les plaisirs, il ne se faisait point scrupule de boire du vin en public, et l’on se racontait avec une profonde indignation qu’un jour qu’il entendait le muezzin crier du haut d’un minaret: «Accourez à la prière!» il avait dit: «S’il criait: Accourez à la coupe, il ferait bien mieux[392].» On l’accusait d’ailleurs d’avoir empoisonné son frère Modhaffar, et l’on racontait à ce sujet qu’ayant coupé une pomme avec un couteau dont un côté était enduit de poison, il avait mangé une moitié après avoir donné l’autre à son frère[393].

Ces inculpations étaient peut-être plus ou moins hasardées; mais ce qui est certain, c’est que Sanchol ne possédait pas les talents et l’habilité d’Almanzor ou de Modhaffar. Et néanmoins il osa faire ce que ni l’un ni l’autre n’avaient osé. Régnant de fait, ils avaient cependant laissé à un Omaiyade le titre de monarque; ils n’avaient pas été califes, malgré l’ardente envie qu’ils avaient de l’être. Sanchol conçut le projet téméraire de le devenir en se faisant déclarer héritier présomptif du trône. Il parla de ce dessein à quelques hommes influents, parmi lesquels le cadi Ibn-Dhacwân et le secrétaire d’Etat Ibn-Bord étaient les principaux, et quand il se fut assuré de leur concours, il adressa sa demande à Hichâm II. Malgré sa nullité, le calife semble avoir reculé un instant devant une démarche aussi grave, d’autant plus que, d’après l’opinion générale, Mahomet avait dit que le pouvoir n’appartenait qu’à la race maäddite. Il consulta quelques théologiens; mais ceux auxquels il s’adressa obéissaient à l’impulsion d’Ibn-Dhacwân. Aussi lui conseillèrent-ils de consentir à la demande de Sanchol, et pour vaincre ses scrupules, ils lui citèrent les paroles du Prophète qui avait dit: «Le jour dernier n’arrivera pas avant qu’un homme de la race de Cahtân tienne le sceptre[394].» Le calife se laissa persuader, et un mois après la mort de son frère, Sanchol fut déclaré héritier du trône en vertu d’une ordonnance qui avait été rédigée par Ibn-Bord[395].

Cette ordonnance porta le mécontentement des Cordouans à son comble. Tout le monde se mit à répéter ces vers qu’un poète venait de composer: «Ibn-Dhacwân et Ibn-Bord ont blessé la religion d’une manière inouïe. Ils se sont révoltés contre le Dieu de vérité, puisqu’ils ont déclaré le petit-fils de Sancho héritier du trône[396].» On se racontait avec une grande satisfaction qu’en passant devant le palais de Zâhira un saint homme s’était écrié: «O palais, toi qui t’es enrichi des dépouilles de bien des maisons, Dieu veuille que bientôt chaque maison s’enrichisse des tiennes[397]!» En un mot, la haine et le mauvais vouloir éclataient partout. Cependant la révolte à main armée ne se montra pas encore; pour le moment le peuple se laissait encore intimider et contenir par la présence de l’armée. Mais elle allait partir. Trompé par la tranquillité apparente qui régnait dans la ville, Sanchol avait annoncé qu’il allait faire une campagne contre le royaume de Léon, et le vendredi 14 janvier de l’année 1009, il quitta la capitale à la tête de ses troupes. Il avait eu l’idée de se coiffer d’un turban, coiffure qui en Espagne n’était portée que par les hommes de loi et les théologiens, et il avait ordonné à ses soldats d’en faire de même. Les Cordouans virent dans ce caprice un nouvel outrage contre la religion et ses ministres.

Après avoir franchi la frontière, Sanchol tenta en vain de forcer Alphonse V à descendre des montagnes où il s’était retranché. Puis, la neige ayant rendu les chemins impraticables, il fut obligé à la retraite[398]; mais à peine arrivé à Tolède, il apprit qu’une révolution avait éclaté dans la capitale.

Un prince de la maison d’Omaiya, nommé Mohammed, s’était mis à la tête du mouvement. Fils de ce Hichâm que Modhaffar avait fait décapiter, et par conséquent arrière-petit-fils d’Abdérame III, il s’était tenu caché à Cordoue pour échapper au sort qui avait frappé son père, et à cette époque il avait fait connaissance avec plusieurs hommes du peuple. Grâce à l’or qu’il ne ménageait pas, grâce aussi à l’appui que lui prêtait un faqui fanatique, nommé Hasan ibn-Yahyâ, et au concours de plusieurs Omaiyades, il forma bientôt une bande de quatre cents hommes résolus et intrépides. La rumeur d’une conspiration parvint bien aux oreilles de l’Amiride Ibn-Ascalédja, auquel Sanchol avait confié le gouvernement de Cordoue pendant son absence, mais ce bruit était si vague qu’Ibn-Ascalédja, encore qu’il fît visiter plusieurs maisons suspectes, ne découvrit rien. Ayant donc fixé au mardi, 15 février, l’exécution de son projet, Mohammed choisit parmi ses hommes trente des plus déterminés, auxquels il ordonna de cacher des armes sous leurs habits et de se rendre vers le soir à la terrasse qui se trouvait près du palais califal. «Je viendrai vous rejoindre une heure avant le coucher de soleil, ajouta-t-il, mais gardez-vous de rien entreprendre avant que je vous en donne le signal.»

Ces trente hommes s’étant rendus à leur poste, où ils n’éveillèrent aucun soupçon, car la terrasse du palais, qui avait vue sur la chaussée et sur la rivière, était une promenade fort fréquentée, Mohammed fit prendre les armes à ses autres partisans en leur enjoignant de se tenir prêts. Puis il monta sur sa mule, et, arrivé sur la terrasse, il donna à ses trente hommes le signal de se précipiter sur le poste qui gardait l’entrée du palais. Attaqués à l’improviste, ces soldats furent aussitôt désarmés, et alors Mohammed courut vers l’appartement d’Ibn-Ascalédja, qui causait et buvait en ce moment avec deux jeunes filles de son harem. Avant qu’il eût eu le temps de se défendre, il avait déjà cessé de vivre.