Une autre fois il buvait avec le vizir Abou-’l-Moghîra ibn-Hazm dans un de ses superbes jardins à Zâhira, car, malgré le respect qu’il témoignait à la religion, il but du vin toute sa vie, à l’exception des deux années qui précédèrent sa mort[375]. C’était le soir, un de ces beaux soirs comme il n’y en a que dans les pays privilégiés du Midi. Or une belle chanteuse qu’Almanzor aimait, mais qui avait conçu une grande passion pour l’hôte du ministre, chanta ces vers:
Le jour fuit, et déjà la lune montre la moitié de son disque. Le soleil qui se couche ressemble à une joue, les ténèbres qui approchent au duvet qui la couvre, le cristal des coupes à de l’eau congelée, et le vin à du feu liquide. Mes regards m’ont fait commettre des péchés que rien n’excuse. Hélas! gens de ma famille, j’aime un jeune homme qui se soustrait à mon amour, bien qu’il se trouve dans mon voisinage. Ah! que ne puis-je m’élancer vers lui et le serrer sur mon cœur!
Abou-’l-Moghîra ne comprit que trop bien la portée de ces vers, et il eut l’imprudence d’y répondre aussitôt par ceux-ci:
Le moyen, le moyen d’approcher de cette beauté qui est entourée d’une haie d’épées et de lances! Ah! si j’avais la conviction que ton amour est sincère, je risquerais volontiers ma vie pour te posséder. Un homme généreux, quand il veut atteindre son but, ne craint aucun péril.
Almanzor n’y tenait plus. Rugissant de colère, il tira son épée, et s’adressant à la chanteuse: «Dis la vérité, lui cria-t-il d’une voix de tonnerre, est-ce au vizir que s’adresse ton chant?—Un mensonge pourrait me sauver, lui répondit la vaillante jeune fille, mais je ne mentirai point. Oui, son regard m’a percé le cœur, l’amour me l’a fait dire, il m’a fait dire ce que je voulais cacher. Vous pouvez me punir, seigneur, mais vous êtes si bon, vous aimez à pardonner quand on avoue ses fautes.» En parlant ainsi, elle fondit en larmes. Almanzor lui avait déjà pardonné à moitié; mais ce fut à présent contre Abou-’l-Moghîra que se tourna sa colère et il l’accabla d’un torrent de reproches. Le vizir l’écouta sans mot dire; puis, quand il eut fini de parler: «Seigneur, dit-il, j’ai commis une grande faute, j’en conviens; mais qu’y pouvais-je? Chacun est l’esclave de sa destinée; personne ne choisit la sienne, on la subit, et la mienne a voulu que j’aimasse là où je ne devais pas aimer.» Almanzor garda quelques instants le silence. «Eh bien! dit-il enfin, je vous pardonne à tous les deux. Abou-’l-Moghîra! celle que vous aimez, elle est à vous, c’est moi qui vous la donne[376].»
Son amour de la justice était passé en proverbe. Il voulait qu’elle s’exerçât sans acception de personnes, et la faveur qu’il accordait à certains individus ne les mettait jamais au-dessus des lois. Un homme du peuple se présenta un jour à l’audience. «Défenseur de la justice, dit-il, j’ai à me plaindre de l’homme qui se trouve derrière vous,» et il montra du doigt le Slave qui remplissait l’emploi de porte-bouclier et dont Almanzor faisait grand cas. «Je l’ai cité devant le juge, poursuivit-il, mais il a refusé de venir.—Ah, vraiment! dit alors le ministre, il a refusé de venir et le juge ne l’y a pas contraint? Je pensais qu’Abdérame ibn-Fotais (c’était le nom du juge) avait plus d’énergie. Eh bien, mon ami, dis-moi de quoi tu te plains.» L’autre lui raconta alors qu’il avait un contrat avec le Slave et que celui-ci l’avait rompu. Quand il eut fini de parler: «Ils nous causent bien des soucis, ces serviteurs de notre maison!» dit Almanzor; puis, s’adressant au Slave qui tremblait de peur: «Remets le bouclier à celui qui se trouve à côté de toi, lui dit-il, et va humblement répondre à ta partie devant le tribunal, afin que justice se fasse.... Vous, dit-il ensuite au préfet de police, conduisez-les tous les deux vers le juge, et dites-lui que si mon Slave a fait une contravention au contrat, je désire qu’il lui applique la peine la plus grave, la prison ou autre chose.» Le juge ayant donné raison à l’homme du peuple, celui-ci retourna auprès d’Almanzor pour le remercier. «Point de remercîments, lui dit le ministre; tu as gagné ton procès, c’est bien, tu peux être content; mais moi, je ne le suis pas encore; j’ai à punir, moi aussi, le scélérat qui n’a pas rougi de commettre une bassesse, quoiqu’il fût à mon service.» Et il lui donna son congé.
Une autre fois, son majordome était en procès contre un marchand africain. Il fut sommé par le juge de venir prêter serment; mais, croyant que le poste élevé qu’il occupait le mettrait à l’abri des poursuites, il refusa de le faire. Or, un jour qu’Almanzor se rendait à la mosquée, accompagné de son majordome, le marchand l’accosta et lui raconta ce qui s’était passé. A l’instant même le ministre fit arrêter le majordome, en ordonnant de le conduire devant le juge; et ayant ensuite appris qu’il avait perdu son procès, il le destitua[377].
En résumé, si les moyens qu’Almanzor a employés pour s’emparer du pouvoir doivent être condamnés, il faut avouer cependant qu’une fois qu’il l’eut obtenu, il l’exerça noblement. Si la destinée l’avait fait naître sur les marches du trône, on aurait peut-être peu de reproches à lui faire; peut-être, dans ce cas, aurait-il été l’un des plus grands princes dont l’histoire ait gardé le souvenir; mais ayant vu le jour dans un vieux manoir de province, il fut obligé, pour parvenir au but de son ambition, de se frayer une route à travers mille obstacles, et l’on doit regretter qu’en tâchant de les vaincre, il se soit occupé trop rarement de la légitimité des moyens. C’était sous beaucoup de rapports un grand homme, et cependant, pour peu que l’on respecte les principes éternels de la morale, il est impossible de l’aimer, difficile même de l’admirer.
XIII.
Quand Modhaffar fut de retour à Cordoue après la mort de son père, il y eut une émeute. Le peuple exigea à grands cris que le souverain se montrât et qu’il gouvernât par lui-même. En vain Hichâm II fit-il dire à la foule qu’il voulait continuer à mener une vie libre de soucis: elle persista dans ses demandes et Modhaffar fut obligé de la disperser à main armée[378]. Depuis lors, cependant, l’ordre ne fut plus troublé. Il est vrai qu’un petit-fils d’Abdérame III, nommé Hichâm, conspira contre Modhaffar; mais celui-ci, qui en fut averti à temps, le prévint en le faisant mettre à mort (décembre 1006)[379]. Il gouverna l’Etat comme l’avait fait son père. Il remporta plusieurs victoires sur les chrétiens, et pendant son règne la prospérité du pays croissait toujours. C’était un âge d’or, disait-on plus tard[380].