XIV[403].
Tout semblait aller d’abord selon les souhaits de Mahdî. Le peuple de Cordoue l’avait porté sur le trône, les Berbers l’avaient reconnu, et cinq jours ne s’étaient pas encore écoulés depuis la mort de l’Amiride, qu’il recevait une lettre où Wâdhih, le plus puissant parmi les Slaves et le gouverneur de la Frontière inférieure, l’assurait de son obéissance, en disant que la nouvelle de l’exécution de l’usurpateur lui avait causé une grande joie. Comme Wâdhih devait sa fortune à Almanzor, Mahdî ne s’était pas attendu de sa part à une soumission aussi prompte. Aussi s’empressa-t-il de lui donner des preuves de sa reconnaissance: il lui envoya beaucoup d’argent, un vêtement d’honneur, un cheval richement caparaçonné, et le diplôme de gouverneur de toutes les frontières.
Tous les partis s’étaient donc groupés autour du gouvernement. C’était du moins l’apparence, le mouvement spontané de la première heure; mais cette unanimité était moins réelle et moins profonde qu’elle ne le paraissait. La révolution s’était accomplie sous l’empire d’une espèce de fièvre générale qui n’avait pas permis au bon sens de se faire jour; mais la réflexion venue, on commençait à s’apercevoir que la chute des Amirides n’avait pas tout terminé, tout rétabli, tout réparé, qu’il pouvait encore y avoir de quoi blâmer et se plaindre sous un autre régime. Mahdî n’avait ni talents ni vertus. C’était un homme dissolu, cruel, sanguinaire, et tellement maladroit qu’il s’aliéna successivement tous les partis. Il commença par licencier sept mille ouvriers qui s’étaient enrôlés. Comme il ne pouvait laisser Cordoue à la merci des basses classes, cette mesure était sans doute nécessaire; mais elle mécontenta le peuple, qui, tout fier d’avoir fait la révolution, s’accommodait fort bien de recevoir une grosse solde sans rien faire. Ensuite il exila de la capitale un grand nombre de Slaves amirides, et ôta leurs emplois à d’autres Slaves qui servaient dans le palais. C’était les jeter dans le parti de l’opposition, tandis qu’avec un peu d’adresse il les aurait peut-être gagnés. En même temps il irrita contre lui les dévots. Ne sortant plus du palais, il ne songea qu’à s’amuser, et les pieux musulmans se racontaient avec horreur qu’il donnait des festins où une centaine de luths et autant de flûtes se faisaient entendre. «Il fait ce que faisait Sanchol,» disait-on. On l’appelait le buveur; on l’accusait de troubler la paix de bien des ménages; on le chansonnait comme naguère on avait chansonné son rival. Sa cruauté acheva de le perdre dans l’opinion publique. Wâdhih lui ayant envoyé les têtes de plusieurs habitants des frontières qui avaient refusé de le reconnaître, il avait ordonné d’y planter des fleurs et de les placer sur les bords de la rivière, vis-à-vis de son palais. Il se plaisait à contempler cet étrange jardin, et il engageait ses poètes, parmi lesquels on remarquait Çâid qui, après avoir flatté les Amirides, adulait maintenant leur ennemi, à composer des vers sur ce sujet[404].
Déjà brouillé avec le peuple, les Slaves, les dévots et les honnêtes gens en général, Mahdî ne fit rien pour s’attacher les Berbers, qui cependant s’étaient donnés à lui de leur propre mouvement. Il est vrai que ces rudes troupiers étaient fort haïs dans la capitale. Le peuple ne leur pardonnait pas d’avoir été les fauteurs et les appuis du despotisme des Amirides, et si Mahdî les eût pris ouvertement sous sa protection, il eût perdu le peu de popularité qui lui restait encore. Cependant, comme il ne lui était pas possible de les renvoyer en Afrique, il aurait dû les ménager. Il ne le fit pas. A chaque occasion il leur témoignait son mépris et sa haine; il leur défendit même de monter à cheval, de porter des armes ou d’entrer dans le palais. C’était une grande imprudence. Accoutumés à être respectés, honorés, choyés par la cour, les Berbers avaient le sentiment de leur dignité et de leur force. Aussi ne se résignèrent-ils pas à n’être plus rien dans l’Etat, et un jour que plusieurs de leurs hôtels avaient été pillés par la populace sans que la police s’y fût opposée, Zâwî et deux autres de leurs chefs vinrent trouver le calife et exigèrent impérieusement la punition des coupables. Intimidé par leur attitude ferme et résolue, Mahdî s’excusa de son mieux, et, voulant les apaiser, il fit couper la tête aux instigateurs des désordres qui avaient été commis. Mais il se remit bientôt de sa frayeur, et alors il recommença à vexer les Berbers.
Cependant, si étourdi qu’il fût, il ne s’aveuglait pas entièrement sur le danger de sa position, et ce qu’il craignait avant tout, c’est que le nom de Hichâm II ne devînt un jour un point de ralliement pour tous les partis qu’il avait offensés. Il résolut donc, non pas de tuer son auguste prisonnier, mais de le faire passer pour mort. Un chrétien qui ressemblait beaucoup à Hichâm, venait justement de mourir (avril 1009). Mahdî fit porter secrètement son cadavre au palais, où il le montra à des personnes qui avaient connu Hichâm. Soit que la ressemblance fût réellement très-frappante, soit que les personnes en question eussent été gagnées, toujours est-il qu’elles déclarèrent que ce cadavre était celui du dernier calife. Mahdî fit venir alors des ministres de la religion, des notables et des hommes du peuple, et les prières des morts ayant été récitées, le chrétien fut enseveli dans le cimetière musulman avec tous les honneurs dus à la royauté. Quant au véritable Hichâm, Mahdî le fit enfermer dans le palais d’un de ses vizirs.
Rassuré de ce côté-là, l’imprudent calife crut que dorénavant il pouvait tout se permettre. Dans le mois de mai, il fit jeter en prison, on ne sait pourquoi, un fils d’Abdérame III, qui s’appelait Solaimân et qu’il avait nommé, peu de temps auparavant, héritier du trône. En outre, il laissa percer l’intention de faire périr dix chefs berbers. Il n’en fallait pas tant pour faire prendre les armes aux Africains, et de son côté, Hichâm, un fils de Solaimân, travailla activement à se former un parti[405]. Il y réussit sans difficulté; les sept mille ouvriers que Mahdî avait licenciés, étaient une armée toute prête pour l’émeute. Le 2 juin, ces hommes se réunirent devant le palais de Hichâm et le proclamèrent calife. Hichâm les conduisit alors dans une plaine hors de la ville, et les Berbers s’étant réunis à lui, il marcha contre le palais de Mahdî.
Arraché brusquement à ses plaisirs, le calife fit demander à la foule ce qu’elle voulait. «Tu as fait jeter mon père en prison, lui fit répondre Hichâm, et j’ignore ce qu’il est devenu.» Mahdî rendit alors la liberté à Solaimân; mais s’il croyait que cette mesure suffirait pour engager la foule à se disperser, il se trompait, car Hichâm lui fit dire qu’il devait lui céder la couronne. Voulant gagner du temps, Mahdî feignit d’entrer en pourparlers avec lui; mais comme la négociation traînait en longueur, les ouvriers et les Berbers, qui s’ennuyaient de leur inaction, allèrent piller et incendier les boutiques sur le marché des selliers. Alors les Cordouans prirent les armes, non pas pour soutenir Mahdî, mais pour préserver leurs maisons du pillage, et bientôt les soldats que le calife avait eu le temps de rassembler, vinrent à leur secours. Le combat dura sans interruption un jour et une nuit; mais dans la matinée du vendredi, 3 juin, les Berbers furent obligés de prendre la fuite dans le plus grand désordre. Une partie des Cordouans les poursuivit jusque sur les bords du Guadalmellato; d’autres pillèrent leurs maisons et s’emparèrent de leurs femmes, et l’on promit une prime à quiconque apporterait la tête d’un Berber. Quant à l’anti-calife Hichâm, il avait été fait prisonnier de même que son père, et Mahdî le fit décapiter.
Quand les Berbers se furent enfin ralliés, ils firent le serment de se venger d’une manière éclatante; mais comme ils avaient peu d’habilité, ils ne savaient comment s’y prendre. Heureusement pour eux, Zâwî était là. Issu de la dynastie cinhédjite qui régnait sur cette partie de l’Afrique dont Cairawân était la capitale, il était plus civilisé et plus intelligent que la plupart de ses frères d’armes, et il comprit qu’il fallait avant tout opposer un compétiteur à Mahdî. Il avait un Omaiyade sous la main: c’était Solaimân, un neveu de Hichâm, qui, après avoir pris part à l’échauffourée de son oncle, avait suivi les Berbers dans leur fuite. Zâwî proposa à ses camarades de le reconnaître pour calife. Quelques-uns s’y refusèrent en déclarant que Solaimân était un honnête homme, mais qu’il n’avait ni assez d’énergie pour être le chef d’un parti, ni assez d’expérience pour commander une armée. D’autres ne voulaient pas d’un chef arabe quelconque. Pour faire adopter son plan, Zâwî eut alors recours à un moyen qui, nouveau sans doute pour les Berbers, ne le serait pas pour nous. Il prit cinq lances, et en ayant fait un faisceau, il les donna au soldat qui passait pour le plus fort, en lui disant: «Essaie de les briser!» Le soldat n’ayant pu en venir à bout: «Détache maintenant la corde, continua-t-il, et brise-les une à une.» En un instant le Berber les rompit toutes. «Que ceci vous serve d’exemple, Berbers, reprit alors Zâwî; unis, vous êtes invincibles; désunis, vous allez périr, car vous êtes entourés d’ennemis implacables. Songez au péril et dites-moi vite ce que vous pensez.—Nous sommes prêts à suivre vos sages conseils, cria-t-on de toutes parts, et si nous devons succomber, ce ne sera pas du moins par notre propre faute.—Eh bien! continua Zâwî en prenant Solaimân par la main, jurez donc d’être fidèles à ce Coraichite! Personne alors ne pourra vous accuser d’aspirer au gouvernement de ce pays, et comme il est Arabe lui-même, plusieurs de sa nation se déclareront pour lui et pour vous.»
Quand on eut prêté serment à Solaimân et que ce prince eut déclaré qu’il prenait le surnom de Mostaîn, Zâwî parla encore une fois. «Les circonstances sont graves, dit-il; il faut avant tout que personne ne tâche de satisfaire son ambition en s’arrogeant un pouvoir auquel il n’a pas de droits. Que chaque tribu se choisisse donc un chef, et que ce chef réponde sur sa tête de la fidélité de son régiment au calife.» C’est ce qui eut lieu, et naturellement Zâwî fut élu par sa tribu, celle de Cinhédja[406]. Dès le principe, Solaimân n’eut donc aucune autorité sur les Berbers, qui avaient élu leurs capitaines sans le consulter; il n’était qu’un prête-nom, et jamais, dans la suite, il n’a été autre chose.
Puis les Africains marchèrent vers Guadalaxara, et, s’étant emparés de cette ville, ils proposèrent à Wâdhih de faire cause commune avec eux, en le priant de leur ouvrir les portes de Medinaceli. Mais Wâdhih n’écouta pas leurs ouvertures, et ayant reçu des renforts de Mahdî, il les attaqua. Il fut battu; mais les Berbers n’eurent pas à se féliciter de la victoire qu’ils avaient remportée, car Wâdhih leur coupa les vivres, de sorte que durant quinze jours ils n’eurent que des herbes pour toute nourriture. Pour sortir de cette détresse, ils envoyèrent quelques-uns d’entre eux vers Sancho, comte de Castille. Ces messagers devaient solliciter l’intervention du comte, et lui proposer une alliance au cas où Mahdî et Wâdhih ne voudraient pas de la paix.