Arrivés à la résidence du comte, les Africains y trouvèrent une ambassade de Mahdî. Elle avait offert à Sancho des chevaux, des mulets, de l’argent, des habits, des pierres précieuses et d’autres présents, et elle lui avait promis beaucoup de villes et de forteresses pour le cas où il voudrait venir au secours du calife de Cordoue. Tout était bien changé en peu de mois! Ce n’étaient plus les musulmans qui dictaient la loi aux princes chrétiens: c’était au contraire le comte de Castille qui allait décider du sort de l’Espagne arabe.

Bien renseigné sur l’état des affaires chez ses voisins et sachant que le pouvoir de Mahdî ne tenait qu’à un fil, le comte promit aux Berbers de se déclarer pour eux dès qu’ils se seraient engagés à lui céder les forteresses que les messagers de Mahdî lui offraient, et quand ils y eurent consenti, il congédia les autres ambassadeurs et envoya au camp berber mille bœufs, cinq mille moutons et mille chariots chargés de vivres. Les Berbers furent donc bientôt en état de se mettre en campagne, et le comte s’étant réuni à eux avec ses troupes, ils prirent la route de Medinaceli.

Arrivés près de cette ville, ils firent de nouvelles tentatives pour gagner Wâdhih à leur cause. Ils n’y réussirent pas plus qu’auparavant, et jugeant avec raison qu’il ne fallait pas perdre du temps, ils marchèrent directement sur Cordoue (juillet 1009). Wâdhih les suivit avec sa cavalerie et les attaqua; mais après avoir perdu beaucoup des siens, il fut forcé de prendre la fuite, et il arriva avec quatre cents cavaliers à Cordoue, où un de ses lieutenants le rejoignit bientôt après avec deux cents autres cavaliers, qui avaient eu aussi le bonheur d’échapper au carnage.

En apprenant que les Berbers marchaient contre la capitale, Mahdî, après avoir fait donner des armes à tous ceux qui étaient en état d’en porter, s’était retranché dans une plaine à l’est de Cordoue. Mais au lieu d’y attendre l’ennemi, il eut l’imprudence d’aller à sa rencontre. Les deux armées se heurtèrent à Cantich (5 novembre 1009), et un escadron de trente Berbers suffit pour jeter le désordre dans les rangs de la masse indisciplinée de leurs adversaires. Dans leur fuite précipitée, ces bourgeois, ces ouvriers et ces faquis se renversaient l’un l’autre. Les Berbers et les Castillans les sabraient par centaines, et il y en eut aussi beaucoup qui trouvèrent la mort dans les flots du Guadalquivir. On évalue à dix mille[407] le nombre de ceux qui périrent dans cette horrible boucherie.

Wâdhih avait vu bien vite que tout était perdu, et, accompagné de ses six cents cavaliers, il s’était porté au galop vers le nord. De son côté, Mahdî avait cherché un asile dans son palais, où il se vit bientôt assiégé par les Berbers. Il crut se sauver en rendant le trône à Hichâm II. L’ayant donc fait tirer de sa prison, il le plaça de manière que les Berbers pouvaient le voir; puis il leur envoya le cadi Ibn-Dhacwân pour leur dire que Hichâm vivait encore, qu’il le regardait comme son maître, et que lui-même n’était que son premier ministre. Les Berbers ne firent que rire de ce message. «Hier Hichâm était mort, répondirent-ils au cadi, et vous avez récité sur son cadavre les prières des morts, toi et ton émir; comment donc vivrait-il aujourd’hui? Au reste, si tu dis la vérité, nous remercions Dieu de ce que Hichâm vit encore; mais nous n’avons pas besoin de lui, nous ne voulons d’autre calife que Solaimân.» Le cadi tâcha en vain d’excuser son maître, et il parlait encore lorsque les Cordouans, qui tremblaient à l’aspect du prince qui menaçait leurs murs, allèrent à sa rencontre et le reconnurent pour leur souverain.

Tandis que Solaimân faisait son entrée dans la capitale, où les Berbers et les Castillans commirent toutes sortes d’excès, Mahdî alla se cacher dans la maison d’un certain Mohammed, de Tolède, qui lui fournit les moyens de gagner cette ville; car toutes les frontières, depuis Tortose jusqu’à Lisbonne, tenaient encore pour lui. Aussi quand Sancho rappela à Solaimân sa promesse, celui-ci se vit obligé de lui répondre que, pour le moment, il ne pouvait y satisfaire, parce qu’il ne possédait pas encore lui-même les villes dont il s’agissait; mais il s’engagea pour la seconde fois à les céder dès qu’elles seraient en son pouvoir, et alors Sancho quitta Cordoue avec ses troupes, qui s’étaient enrichies aux dépens des habitants de la ville (14 novembre 1009).

Le sort de Hichâm ne changea pas. Solaimân, après l’avoir forcé d’abdiquer en sa faveur, le fit enfermer de nouveau; mais cédant au désir des anciens serviteurs des Amirides, il fit ensevelir, avec les cérémonies ordinaires, le corps de Sanchol.

Cependant Mahdî était arrivé à Tolède, où les habitants lui avaient fait un excellent accueil. Solaimân se mit en marche pour aller l’attaquer, et envoya des ministres de la religion aux Tolédans pour les menacer de sa colère s’ils continuaient à se montrer rebelles. Mais ces menaces demeurèrent sans effet, et ne voulant pas entreprendre le siége d’une place aussi forte que Tolède, espérant d’ailleurs qu’elle se soumettrait spontanément dès que le reste de l’Etat lui en aurait donné l’exemple, il se porta contre Medinaceli. Pendant sa marche beaucoup de Slaves vinrent grossir son armée, et il s’empara de Medinaceli sans coup férir, car Wâdhih avait évacué cette ville et s’était retiré à Tortose. De là il écrivit à Solaimân pour lui dire qu’il le reconnaîtrait, pourvu toutefois qu’il lui fût permis de rester où il était. Il n’en agissait ainsi que pour échapper aux poursuites de Solaimân, et pour gagner du temps. Sa ruse lui profita: Solaimân donna dans le piége, et laissa à Wâdhih le gouvernement de toutes les frontières.

Ayant dès lors les mains libres, Wâdhih se hâta de conclure une alliance avec les deux comtes catalans, Raymond de Barcelone et Ermengaud d’Urgel, auxquels il promit tout ce qu’ils voulaient, après quoi il marcha vers Tolède, accompagné d’une armée catalane et de la sienne, et opéra sa jonction avec les troupes de Mahdî. Solaimân somma alors les Cordouans de prendre les armes; mais comme ils n’obéissaient qu’à contre-cœur aux Africains, ils s’excusèrent en disant qu’ils étaient hors d’état de combattre. A Cantich ils l’avaient montré du reste, et les Berbers, qui préféraient ne pas avoir dans l’armée des soldats de leur trempe, prièrent Solaimân de s’en remettre à eux du soin de lui procurer la victoire. Solaimân se laissa persuader, et, s’étant avancé jusqu’à Acaba al-bacar, endroit qui se trouvait à environ quatre lieues de Cordoue[408], il rencontra l’armée de son adversaire, qui se composait de trente mille musulmans et de neuf mille chrétiens (première moîtié de juin 1010). Ses généraux le placèrent à l’arrière-garde, en lui enjoignant de ne point quitter son poste, lors même que les ennemis le fouleraient aux pieds. Puis ils attaquèrent les troupes catalanes; mais se conformant aux règles de la stratégie orientale, ils tournèrent bientôt le dos à l’ennemi pour revenir ensuite impétueusement à la charge. Malheureusement Solaimân, qui recevait des ordres de ses capitaines, ne comprenait pas même leur tactique. Voyant l’avant-garde retourner en arrière, il ne douta point qu’elle n’eût été battue, et, croyant que tout était perdu, il se mit à fuir de toute la vitesse de son cheval; les cavaliers qui l’entouraient suivirent son exemple. Cependant les Berbers revenaient à la charge, et ils attaquèrent l’ennemi avec une telle fureur qu’ils tuèrent soixante chefs catalans, parmi lesquels se trouvait le comte Ermengaud d’Urgel; mais quand ils virent que Solaimân avait quitté son poste, ils se retirèrent sur Zahrâ, de sorte que les Catalans restèrent maîtres du champ de bataille. C’est ainsi que Solaimân perdit, par son ignorance et sa lâcheté, la bataille d’Acaba al-bacar; bataille dont il serait peut-être sorti vainqueur, s’il avait compris la tactique de ses capitaines, ou s’il avait bien voulu obéir à leurs ordres. Au reste, la victoire fut remportée par les Catalans, car les troupes de Mahdî et de Wâdhih ne semblent pas avoir pris une part bien active au combat.

Mahdî rentra dans Cordoue, et cette malheureuse ville, qui avait déjà été pillée, six mois auparavant, par les Castillans et les Berbers, fut pillée de nouveau, cette fois par les Catalans. Puis Mahdî se mit à la poursuite des Berbers, qui marchaient vers Algéziras, en tuant tous ceux qu’ils rencontraient et pillant les villages, mais qui retournèrent sur leurs pas quand ils apprirent que leurs adversaires les cherchaient. Le 21 juin[409], les deux armées ennemies en vinrent aux mains près de l’endroit où le Guadaira se jette dans le Guadalquivir. Cette fois les Africains tirèrent une éclatante vengeance de l’échec qu’ils avaient essuyé à Acaba al-bacar. L’armée de Mahdî fut mise en déroute; beaucoup de capitaines slaves et plus de trois mille Catalans restèrent sur le champ de bataille, et d’ailleurs un grand nombre de soldats avaient trouvé la mort dans les flots du Guadalquivir[410].