Deux jours après, les vaincus rentrèrent dans Cordoue, et les Catalans, furieux de leur défaite, s’y conduisirent avec une cruauté inouïe. Ils massacrèrent notamment tous ceux qui offraient quelque ressemblance avec les Berbers; mais quand Mahdî les pria de marcher encore une fois contre l’ennemi, ils s’y refusèrent en disant que les pertes qu’ils avaient subies ne le leur permettaient pas. Ils quittèrent donc Cordoue (8 juillet), et malgré tout le mal qu’ils y avaient fait, les habitants les virent partir à regret, car les hordes berbères, contre lesquelles les Catalans auraient pu les défendre, leur inspiraient encore plus d’effroi. «Après le départ des Catalans, dit un auteur arabe, les habitants de Cordoue, quand ils se rencontraient dans les rues, se faisaient réciproquement des compliments de condoléance, comme l’on en fait à ceux qui ont perdu leur fortune et leur famille.»
Cependant Mahdî, qui avait imposé à la ville une contribution extraordinaire afin de pouvoir payer ses troupes, se mit en marche contre l’ennemi. Mais après le départ des Catalans, son armée avait perdu le courage, et à peine eut-elle fait sept lieues qu’une terreur panique, l’idée seule de devoir combattre sous peu les terribles Berbers, la fit retourner à Cordoue. Mahdî dut donc se résigner à attendre les ennemis dans la capitale, qu’il fit entourer d’un fossé et d’une muraille; mais la destinée voulait qu’au lieu de tomber par les Berbers, il tombât par les Slaves.
Quelques-uns de ces derniers, parmi lesquels Wâdhih occupait le premier rang, servaient sous ses drapeaux; mais d’autres, tels que Khairân et Anbar, suivaient le parti opposé. Tous sentirent enfin que, pour parvenir au but de leur ambition, c’est-à-dire au pouvoir, leur union était nécessaire, et ils résolurent de replacer Hichâm II sur le trône. Ce plan arrêté, Wâdhih prit grand soin de fomenter le mécontentement des habitants de la capitale. Il fit répandre les bruits les plus exagérés sur la vie déréglée du buveur, et tout en improuvant en public les désordres que les soldats se permettaient, il les favorisa en secret. Puis, lorsque ces menées eurent ôté au calife le peu de popularité qu’il possédait encore, Khairân, Anbar et les autres généraux slaves de l’armée de Solaimân, offrirent leurs services à Mahdî. Celui accepta leur offre avec empressement; mais ces soi-disant auxiliaires étant entrés dans Cordoue, il ne tarda pas à s’apercevoir qu’ils complotaient sa perte, et comme il n’était pas en état de leur résister, il résolut d’aller chercher, pour la seconde fois, un asile à Tolède. Les Slaves le prévinrent. Le dimanche 25 juillet 1010, ils parcoururent les rues à cheval, en criant: «Vive Hichâm II!» et ayant tiré ce prince de sa prison, ils le placèrent sur le trône revêtu des vêtements royaux.
Mahdî se trouvait en ce moment dans le bain. Informé de ce qui se passait, il vole à la grande salle et va s’asseoir à côté de Hichâm; mais Anbar le prend rudement par le bras, le jette du haut du trône, et le force à s’asseoir en face de Hichâm. Celui-ci lui reproche, dans les termes les plus cruels, les maux qu’il lui a fait souffrir. Puis Anbar le prend encore une fois par le bras, le traîne sur la plate-forme, et tire l’épée pour lui couper la tête. Mahdî le prend à bras le corps; mais au même instant les glaives des autres Slaves s’abaissent sur lui. Peu de temps après, son cadavre gisait à l’endroit où il avait fait jeter, dix-sept mois auparavant, celui d’Ibn-Ascalédja. Porté au trône par une conspiration, une autre conspiration l’avait privé du trône et de la vie.
XV[411].
Avec un souverain aussi faible que l’était Hichâm II, les Slaves étaient tout-puissants. Aussi Wâdhih, qui était resté premier ministre, tenta-t-il de gouverner l’Espagne comme son patron Almanzor l’avait fait. Malheureusement pour lui, les circonstances étaient bien changées, et Wâdhih n’était pas Almanzor. Il est vrai qu’au commencement il ne rencontra pas d’opposition dans la capitale. La tête de Mahdî fut promenée dans les rues sans qu’un murmure se fît entendre, car personne ne regrettait ce tyran; mais Wâdhih s’était flatté de l’espoir que les Berbers reconnaîtraient aussi le monarque auquel il avait rendu la couronne, et il fut bientôt à même de se convaincre qu’un tel espoir était chimérique, car lorsqu’il leur eut envoyé la tête de Mahdî en les priant de se soumettre à Hichâm, leur indignation fut si vive que, si Solaimân ne se fût pas interposé pour sauver la vie à ceux qui apportaient ce message, ils les auraient massacrés. Solaimân lui-même versa des pleurs à la vue de la tête de son parent; il la fit nettoyer et l’envoya à Obaidallâh, le fils de Mahdî, qui se trouvait à Tolède.
Détrompé sur le compte des Berbers, Wâdhih éprouva, peu de temps après, qu’il avait des ennemis dans la ville même. Quelques Omaiyades qui ne voulaient pas de la domination slave et qui croyaient veiller à leurs propres intérêts en servant ceux de Solaimân, firent savoir secrètement à ce dernier qu’il devait s’avancer le 12 août jusqu’aux portes de la capitale, et qu’alors ils la lui livreraient. Solaimân promit de venir; mais Wâdhih fut informé du complot par Khairân et Anbar. Il fit arrêter les conspirateurs, et lorsque Solaimân se présenta au jour fixé sous les murs de la ville, il fut attaqué brusquement et forcé à une retraite précipitée.
Espérant que cet échec aurait rendu les Berbers plus traitables, Wâdhih entama de nouveau des négociations avec eux; mais elles demeurèrent sans résultat, et sur ces entrefaites Solaimân demanda du secours à son ancien allié, Sancho de Castille, en offrant de lui céder des forteresses qu’Almanzor avait conquises. On ne sait si c’étaient les mêmes que celles qu’il lui avait déjà promises auparavant; mais ce qui est certain, c’est que le comte trouva cette fois le moyen d’agrandir son territoire sans se donner la peine de faire une expédition en Andalousie. Comme les forteresses en question ne se trouvaient pas au pouvoir de Solaimân, mais au pouvoir de Wâdhih, il fit savoir à ce dernier que, s’il ne les lui cédait pas, il marcherait avec ses Castillans au secours des Berbers. La chose parut si importante à Wâdhih qu’il n’osa prendre sur lui la responsabilité ni d’un refus ni d’un consentement. Il convoqua donc les notables, et, leur ayant communiqué le message de Sancho, il leur demanda leur opinion. La crainte de voir les Berbers renforcés par les Castillans fit taire chez les notables le sentiment de l’honneur national, et ils répondirent qu’à leur avis la demande devait être accordée. Dans le mois d’août ou de septembre 1010, Wâdhih conclut donc un traité avec Sancho, et lui fit livrer, au dire des écrivains arabes, plus de deux cents forteresses, parmi lesquelles les chroniqueurs chrétiens[412] nomment San-Estevan, Coruña del Conde, Gormaz et Osma. Un tel exemple était contagieux. Voyant que, pour obtenir des places fortes, il suffisait de quelques menaces, de quelques gros mots, un autre comte en fit demander à son tour, en annonçant que, si on ne les lui donnait pas, il irait se réunir sur-le-champ à Solaimân. On n’osa les lui refuser. Ainsi l’empire musulman, en proie à la guerre civile et réduit à l’impuissance la plus complète, s’en allait par lambeaux. Les Cordouans se félicitaient-ils encore de la chute des Amirides comme au jour fatal où ils avaient salué avec un enthousiasme irréfléchi le prompt succès de la révolution? Il est permis d’en douter; mais quels qu’aient été leurs sentiments à cette époque, ils ne pouvaient plus retourner sur leurs pas. Dans les circonstances données ils devaient se résigner à courber la tête devant les ennemis de leur religion, à subir le maître que les Slaves ou les Berbers voulaient leur imposer, à être maltraités et pillés tantôt par les uns, tantôt par les autres, à accepter, en un mot, toutes les conséquences auxquelles s’exposent les peuples qui, sans marcher vers un but clairement défini, sans avoir une grande et saine idée politique ou religieuse à réaliser, se lancent étourdiment dans le tourbillon des révolutions.
Pour le moment ce ne furent pas eux, toutefois, qui souffrirent le plus de la férocité des Berbers. Après avoir assiégé Cordoue pendant un mois et demi, ceux-ci s’étaient portés contre Zahrâ, dont ils se rendirent maîtres après un siége de trois jours seulement, grâce à la trahison d’un officier qui leur livra une des portes de la ville (4 novembre 1010). La boucherie commença aussitôt, et si les Cordouans eussent encore été dans l’incertitude au sujet du sort que les Berbers leur réservaient, les choses qui se passèrent à Zahrâ les auraient renseignés à cet égard. Les soldats de la garnison furent égorgés presque tous. Les habitants avaient cherché un refuge dans la mosquée; mais la sainteté de ce lieu n’imposa pas aux Berbers. Hommes, femmes, enfants, tous furent massacrés pêle-mêle. Après avoir pillé la ville, on l’incendia, et alors cette résidence, l’une des plus magnifiques de l’Europe, devint ce que Zâhira, naguère sa rivale en beauté, était déjà, à savoir un monceau de décombres.
Pendant tout l’hiver une partie de l’armée africaine pilla les environs de Cordoue et empêcha que les vivres entrassent dans la ville. Dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, les habitants des campagnes y affluaient en foule, et leur nombre dépassa bientôt celui des habitants; mais comme les denrées étaient montées à un prix excessif, il était impossible de les nourrir et la plupart d’entre eux moururent de faim. Le gouvernement lui-même était à bout de ressources; pour se procurer un peu d’argent, Wâdhih fut obligé de vendre la plus grande partie de la bibliothèque de Hacam II[413]. En même temps d’autres bandes parcouraient les provinces. Les plus grandes cités tombèrent entre leurs mains, et d’ordinaire les habitants subirent le sort qui avait frappé ceux de Zahrâ. L’Espagne présentait partout le spectacle le plus douloureux. Les villages étaient déserts, et l’on pouvait parcourir pendant des jours entiers les routes naguère les plus fréquentées sans rencontrer âme vivante.