Dans l’été de 1011, la détresse de l’Espagne en général et spécialement de Cordoue, ne fit qu’augmenter. Cette malheureuse ville, que la peste ravageait[414], semblait prendre plaisir à aggraver ses maux par la discorde. Les soldats attribuaient à Wâdhih les calamités qui les frappaient, et le général slave Ibn-abî-Wadâa, l’ennemi personnel du ministre, fomentait leur mécontentement. Outragé en public et sentant que sa position était insoutenable, Wâdhih chargea un certain Ibn-Becr d’aller faire des propositions de paix à Solaimân. Cette démarche excita la plus vive indignation. Lorsqu’Ibn-Becr, qui avait eu un entretien avec l’anti-calife, fut de retour et qu’il se présenta dans la salle du conseil, les soldats se précipitèrent sur lui sans lui laisser le temps de communiquer la réponse qu’il avait reçue, et le massacrèrent en présence du calife et de Wâdhih. Ce dernier résolut alors d’aller chercher un refuge auprès des Berbers; mais Ibn-abî-Wadâa, qui avait vent de ce projet, l’empêcha de l’exécuter. Ayant réuni ses soldats, il pénétra avec eux dans le palais du ministre. «Misérable, lui cria-t-il, tu as gaspillé l’argent dont nous avions tant besoin! Tu as voulu nous trahir et nous livrer aux Berbers!» Puis il le frappa de son épée; ses soldats en firent autant, et peu d’instants après ils promenaient sa tête à travers les rues et pillaient les demeures de ses partisans, tandis que son cadavre gisait là où gisaient ceux de Mahdî et d’Ibn-Ascalédja (16 octobre 1011).
Il se passa encore une année et demie avant que les ennemis vinssent épargner aux Slaves et aux Cordouans la peine de s’entr’égorger. Dans cet intervalle Ibn-abî-Wadâa gouverna la ville d’une main ferme et avec une sévérité inexorable. Le clergé le secondait activement; il proclamait que la guerre contre les Berbers était une guerre sainte. Quelquefois ceux du dedans remportaient des avantages. Dans le mois de mai 1012, un illustre guerrier berber tomba entre leurs mains. C’était Hobâsa, un neveu de Zâwî. Frappant à droite et à gauche, il s’était jeté au plus fort de la mêlée, lorsque la sangle de sa selle se lâcha, et au moment où il se penchait pour la reboucler, un Slave chrétien le démonta par un vigoureux coup de lance. D’autres Slaves l’achevèrent. Son frère Habbous tâcha encore de disputer son cadavre aux ennemis; mais après un combat acharné, il fut repoussé. Les Slaves portèrent en triomphe la tête de Hobâsa au palais, et abandonnèrent son corps aux insultes de la populace, laquelle, après l’avoir mutilé et traîné par les rues, le livra aux flammes. Les Berbers étaient furieux. «Nous vengerons notre capitaine, criaient-ils, et même quand nous aurons versé le sang de tous les Cordouans, il n’aura pas encore été vengé assez[415].» Ils redoublèrent donc d’efforts; mais le désespoir avait donné aux Cordouans des forces surhumaines, et Ibn-abî-Wadâa fit une sortie si vigoureuse qu’il força les ennemis à lever le siége. Il sut aussi les repousser de Séville; mais il ne put les empêcher de prendre Calatrava, et bientôt après ils revinrent devant les murs de la capitale. Malgré la résistance désespérée des Cordouans, ils réussirent à combler le fossé, ce qui les mit à même de s’emparer de la partie orientale de la ville. Une fois encore la fortune semblait vouloir favoriser les Cordouans, car ils contraignirent leurs ennemis à évacuer le quartier dont ils s’étaient rendus maîtres; mais ce fut leur dernier triomphe. Le dimanche 19 avril 1013, les Berbers entrèrent dans la ville par la porte du faubourg de Secunda, qu’un officier, qui s’était vendu à eux, leur livra.
Cordoue paya sa longue résistance d’un torrent de sang. Les Slaves s’étant retirés dès qu’il n’y eut plus d’espoir, les Berbers se mirent à parcourir les rues en poussant des cris féroces. Ici ils pillaient, là ils violaient, partout ils massacraient. Les hommes les plus inoffensifs tombaient victimes de leur aveugle fureur. Ici c’était le vieux Saîd ibn-Mondhir, qui avait été prieur de la mosquée principale du temps de Hacam II, et qui était renommé par sa vertu et sa dévotion[416]; là c’était l’infortuné Merwân, de la noble famille des Beni-Hodair, qui avait perdu la raison par suite d’un amour malheureux[417]. Ailleurs gisait le corps du savant Ibn-al-Faradhî, l’auteur d’un précieux dictionnaire biographique et qui avait été cadi de Valence sous le règne de Mahdî. Le vœu qu’il avait fait dans un moment d’enthousiasme religieux s’était accompli: il avait obtenu la palme du martyre[418]. Les victimes furent si nombreuses qu’on n’a pas même essayé de les compter. Bientôt l’incendie vint éclairer de ses sinistres lueurs ces scènes horribles. Les plus beaux palais devinrent la proie des flammes. «J’ai appris enfin, écrivit plus tard Ibn-Hazm[419], ce qu’est devenu mon superbe palais dans le Bilât-Moghîth. Un homme qui venait de Cordoue me l’a raconté. Il m’a dit qu’il n’en reste que des ruines. Je sais aussi, hélas! ce que sont devenues mes femmes: les unes sont dans la tombe, les autres mènent une vie errante dans des contrées lointaines.»
Le deuxième jour après la prise de la ville, Solaimân alla prendre possession du palais califal. Tous les Cordouans qui, par un hasard quelconque, avaient échappé aux sabres des Berbers, vinrent se ranger sur son passage. Troublés et navrés jusqu’au fond de l’âme par les horribles spectacles qu’ils avaient eus sous les yeux, ils s’évertuaient néanmoins pour crier: Vive le calife! Solaimân sut apprécier à sa juste valeur cet enthousiasme factice. «Ils me souhaitent une longue vie, dit-il en se servant des paroles d’un ancien poète, mais ils me tueraient s’ils m’avaient en leur pouvoir[420].»
Arrivé au palais, il fit venir Hichâm II.
—Traître, lui dit-il, n’avais-tu pas abdiqué en ma faveur et ne m’avais-tu pas promis de ne plus prétendre au trône? Pourquoi donc as-tu violé ta parole?
—Hélas! lui répondit le pauvre homme en joignant les mains, vous savez que je n’ai pas de volonté, moi; je fais ce que l’on m’ordonne. Mais épargnez-moi, je vous en supplie, car je déclare de nouveau que j’abdique et que je vous nomme mon successeur.
Quant aux Berbers, ils s’établirent d’abord à Secunda; mais trois mois après, tous les habitants de Cordoue, à l’exception de ceux qui demeuraient dans le faubourg oriental et dans le quartier qui s’appelait la cité, furent frappés d’une sentence d’exil, et leurs biens furent confisqués au profit des vainqueurs, qui occupèrent alors les maisons qui avaient échappé à l’incendie[421].
XVI[422].
Dès le commencement de la guerre civile, plusieurs gouverneurs s’étaient rendus indépendants; la prise de Cordoue par les Berbers porta le dernier coup à l’unité de l’empire. Les généraux slaves s’emparèrent des grandes villes de l’Est; les chefs berbers, auxquels les Amirides avaient donné des fiefs ou des provinces à gouverner, jouissaient aussi d’une indépendance complète, et le peu de familles arabes qui étaient encore assez puissantes pour se faire valoir, n’obéissaient pas davantage au nouveau calife, de sorte que l’autorité de ce dernier ne s’étendait que sur cinq villes considérables. C’étaient Cordoue, Séville, Niébla, Ocsonoba et Béja.