Il y avait peu d’apparence que cet état de choses changeât. Les Berbers étaient pressés de jouir des richesses qu’ils avaient acquises par le sac de la capitale et d’une foule d’autres villes, et Solaimân lui-même, bien qu’il eût été forcé de faire la guerre pendant quatre ans, n’était nullement belliqueux. Par un contraste bizarre, ce chef des hordes féroces qui avaient ravagé tout l’empire, était un homme plein de droiture, de douceur et de générosité. Il aimait les lettres, il faisait de bons vers, et il apportait dans l’amour une tendresse, une soumission et une galanterie tout à fait chevaleresques. Tout ce qu’il voulait, c’était de contribuer, autant qu’il était en son pouvoir, à faire succéder un peu de calme aux orages. Malheureusement pour lui, les cruautés de ses troupes, dont il avait été témoin sans pouvoir les empêcher (car il ne les commandait qu’à la condition de leur faire exécuter leur propre volonté), l’avaient rendu extrêmement impopulaire. Pour les Andalous il était un homme sans foi ni loi, un impie, un mécréant, un usurpateur qui avait été placé sur le trône par les Berbers et par les chrétiens du Nord, c’est-à-dire par deux peuples qu’on avait en horreur; et quand il eut eu l’imprudence d’envoyer aux différentes villes des lettres dans lesquelles il annonçait qu’il les traiterait de la même manière dont il avait traité Cordoue, au cas où elles refuseraient de le reconnaître, il s’éleva contre lui comme un concert de malédictions[423]. «Que Dieu n’ait point pitié de votre Solaimân, disait un poète, car il a fait tout le contraire de ce qu’a fait celui dont parle l’Ecriture[424]. L’un a enchaîné les démons, l’autre les a lâchés, et dès lors ils se sont répandus en son nom dans notre pays pour piller nos demeures et pour nous massacrer.» «J’ai fait le serment, disait-il encore, d’enfoncer mon épée dans la poitrine des tyrans, et de rendre à la religion la splendeur qu’elle a perdue. Ah, quel étrange spectacle! Voici un descendant d’Abd-Chams qui s’est fait Berber et qui a été couronné en dépit de la noblesse! Eh bien! puisque j’ai le choix, je ne veux pas obéir à ces monstres. Je m’en remets à la décision du glaive; s’ils succombent, la vie aura de nouveau des charmes pour moi, et si la destinée veut que ce soit moi qui périsse, j’aurai du moins la satisfaction de ne plus être témoin de leurs forfaits[425]

Tels étaient les sentiments des Andalous, et c’étaient aussi ceux des Slaves qui, dans les prières publiques, continuaient à prononcer le nom de Hichâm II, quoique Solaimân les suppliât maintefois d’y substituer le sien, en les assurant qu’il se contenterait de cette espèce d’hommage sans exiger rien de plus[426]. Et cependant ils n’étaient pas certains que Hichâm vivait encore. Les bruits les plus contradictoires couraient au sujet du sort de ce monarque. Les uns disaient que Solaimân l’avait fait tuer, les autres qu’il l’avait fait enfermer dans un cachot du palais. Cette dernière assertion trouvait le plus de crédit, car quand un usurpateur avait fait mettre à mort celui auquel il avait ôté le trône, il montrait d’ordinaire son cadavre au peuple de la capitale, et Solaimân n’avait montré à personne celui de Hichâm[427]. Les Slaves continuaient donc à combattre au nom de ce souverain. Khairân était le plus puissant parmi eux. Client d’Almanzor, qui l’avait nommé gouverneur d’Almérie[428], il avait pris la fuite au moment où les Berbers entraient dans Cordoue; mais, poursuivi par eux, il avait dû accepter le combat. Abandonné par ses troupes qui avaient pris la fuite, et criblé de blessures, il avait été laissé pour mort sur le champ de bataille; mais ayant recouvré assez de forces pour pouvoir marcher, il était retourné à Cordoue, où un ami qu’il avait parmi les vainqueurs lui avait donné l’hospitalité; cet ami l’avait aussi pourvu d’argent après sa guérison, de sorte que Khairân avait été à même de retourner dans l’Est. Alors beaucoup de Slaves et d’Andalous s’étaient rangés sous son drapeau, et après un siége de vingt jours, il s’était remis en possession d’Almérie. Il trouva maintenant un puissant allié dans un général de Solaimân.

Ce général s’appelait Alî ibn-Hammoud. Il descendait du gendre du Prophète, mais comme sa famille était établie en Afrique depuis deux siècles, elle était berbérisée, et lui-même parlait fort mal l’arabe. Gouverneur de Ceuta et de Tanger, tandis que Câsim, son frère aîné, était gouverneur d’Algéziras, il était presque indépendant dans sa province; cependant son ambition n’était pas satisfaite; elle était telle que le trône seul pouvait la contenter. Pour y arriver il ne vit qu’un moyen: c’était de conclure une alliance avec les Slaves, et il s’adressa à cet effet à Khairân. Afin de le gagner, il inventa une fable assez bizarre. Il prétendit que Hichâm II avait lu dans un livre de prédictions qu’après la chute des Omaiyades un Alide, dont le nom commencerait par la lettre ain, régnerait sur l’Espagne. «Or, ajoutait-il, Hichâm a entendu parler de moi après la prise de Cordoue, et de sa prison il m’a envoyé quelqu’un pour me dire:—J’ai le pressentiment que l’usurpateur m’ôtera la vie; je vous nomme donc mon successeur et je m’en remets à vous du soin de me venger.» Trop heureux d’avoir un tel auxiliaire et persuadé que Hichâm II vivait encore, Khairân accepta cette version sans la discuter; et comme Alî lui promettait que, si l’on retrouvait Hichâm, il serait replacé sur le trône, il s’engagea de son côté à reconnaître Alî, au cas où il serait prouvé que Hichâm avait cessé de vivre.

Ces conditions arrêtées, Alî traversa le Détroit, et pria Amir ibn-Fotouh, le gouverneur de Malaga, de lui livrer cette ville. Client d’un client omaiyade, et par conséquent déjà très-porté à faire cause commune avec les Slaves, Amir avait d’ailleurs des griefs personnels contre les Berbers, car un de leurs chefs lui avait enlevé Ronda[429]. Il consentit donc à la demande d’Alî, lequel se porta ensuite vers Almuñecar, où il opéra sa jonction avec Khairân, après quoi on marcha sur Cordoue.

Alî ne comptait pas seulement sur les Slaves, mais aussi sur une grande partie des Berbers. En général, ces derniers faisaient peu de cas de Solaimân. Ils l’avaient proclamé calife parce qu’au moment où ils avaient besoin d’un prétendant, il s’était trouvé là par hasard; mais comme à leur gré il était trop doux et qu’il ne possédait point de talents militaires, les seuls qu’ils fussent en état d’apprécier, ils n’avaient pour lui que du mépris. Alî, au contraire, leur inspirait du respect par sa bravoure, et ils le regardaient comme leur compatriote. Joignez-y que Zâwî, le plus puissant de leurs chefs, qui était alors gouverneur de Grenade et qui avait placé Solaimân sur le trône, avait une haine invétérée contre tous les Omaiyades, parce que la tête de son père Zîrî, qui avait péri en Afrique dans un combat qu’il livra aux partisans de cette dynastie, avait été attachée aux murailles du château de Cordoue, où elle était restée jusqu’à l’époque où lui et les siens prirent et pillèrent cette capitale. C’était une insulte qu’il n’avait jamais pardonnée aux Omaiyades[430]. Aussi se déclara-t-il pour Alî, dès que celui-ci eut levé l’étendard de la révolte. Son exemple eut beaucoup d’influence sur la conduite des autres Berbers. Ceux que Solaimân envoya contre son compétiteur, se laissèrent battre. «Emir, lui dit alors un général berber, si vous voulez remporter la victoire, il faut que vous vous mettiez à notre tête.» Il y consentit; mais quand on fut arrivé dans le voisinage du camp ennemi, on prit sa mule par la bride et on le livra à son adversaire.

Le dimanche 1er juillet de l’année 1016, Alî et ses alliés firent leur entrée dans la capitale. Le premier soin de Khairân et des autres Slaves fut de retrouver Hichâm II; mais à la grande satisfaction d’Alî, leurs recherches furent inutiles. Alî demanda alors à Solaimân, en présence des vizirs et des ministres de la religion, ce qu’était devenu Hichâm. «Il est mort,» répondit Solaimân, sans donner, à ce qu’il semble, des détails plus précis. «Dans ce cas, reprit Alî, dis-moi où se trouve son tombeau.» Solaimân lui en indiqua un, et quand on l’eut ouvert, on déterra un cadavre qu’Alî montra à un serviteur de Hichâm en lui demandant si c’était celui de son maître. Ce serviteur qui, à ce qu’on assure, savait que Hichâm vivait encore, mais qui avait été intimidé par Alî, répondit affirmativement à cette question, et pour preuve il fit remarquer une dent noire dans la bouche du cadavre, en assurant que Hichâm en avait eu une aussi. Son témoignage fut confirmé par d’autres personnes qui voulaient s’insinuer dans les bonnes grâces d’Alî ou qui craignaient de lui déplaire, en sorte que les Slaves se virent obligés d’admettre que le souverain légitime était mort et de reconnaître Alî pour son successeur. Quant à Solaimân, Alî donna l’ordre de le mettre à mort, ainsi que son frère et son père; mais lorsqu’on mena ce dernier au supplice, Alî lui dit:

—Vous avez tué Hichâm, vous autres, n’est-ce pas?

—Non, lui répondit ce pieux septuagénaire, qui, absorbé par des exercices spirituels, n’avait pris aucune part aux événements politiques; aussi vrai que Dieu m’entend, nous n’avons pas tué Hichâm. Il vit encore....

Sans lui laisser le temps d’en dire davantage, Alî, qui craignait qu’il ne fît des révélations dangereuses, donna au bourreau le signal de lui couper la tête[431]. Puis il fit enterrer de nouveau, et avec tous les honneurs dus à la royauté, le cadavre qui passait pour celui de Hichâm II.

Ce monarque était-il mort en effet? L’esprit de parti a jeté un voile épais et presque impénétrable sur cette question. Il est certain que Hichâm n’a pas reparu, et que le personnage qui dans la suite s’est donné pour lui était un imposteur. Mais d’un autre côté, il n’a jamais été bien prouvé que Hichâm ait été tué par Solaimân ou qu’il soit mort de mort naturelle sous le règne de ce prince, et les clients omaiyades qui l’avaient connu affirment que le cadavre déterré sur l’ordre d’Alî n’était pas le sien. Il est vrai que Solaimân lui-même déclara, en présence des hommes les plus considérés de Cordoue, que Hichâm avait cessé de vivre; mais son témoignage nous paraît suspect, et il se peut qu’Alî lui ait donné l’espoir que, s’il faisait cette déclaration, il aurait la vie sauve. Solaimân, d’ailleurs, n’était nullement sanguinaire, et il n’est pas à présumer qu’il ait commis un forfait devant lequel même le féroce Mahdî avait reculé. Il faut remarquer aussi que, si Hichâm était mort sous son règne, il aurait montré aux Cordouans le cadavre de ce monarque, comme la coutume et son propre intérêt l’exigeaient. Les clients omaiyades[432] prétendent bien qu’il méprisait trop les Cordouans pour le faire; mais ils oublient qu’il ne méprisait pas les Slaves, qu’il faisait tous ses efforts pour se faire reconnaître par eux, et que le meilleur moyen pour y parvenir eût été de les convaincre de la mort de Hichâm. Nous avons, enfin, le témoignage du vieux père de Solaimân, qui, malgré l’affirmation contraire de son fils, prenait Dieu à témoin que Hichâm vivait encore. Ce pieux vieillard aurait-il menti au moment où il allait comparaître devant le tribunal de l’Eternel? Nous ne le pensons pas.