Toutes ces raisons nous portent à croire qu’il y avait quelque vérité dans les récits des femmes et des eunuques du sérail. Ces personnes disaient que Hichâm avait su s’évader du palais sous le règne de Solaimân, et qu’après s’être tenu caché à Cordoue, où il avait gagné sa vie comme ouvrier, il était allé en Asie. Solaimân avait-il favorisé son évasion après lui avoir fait jurer de ne plus l’inquiéter? Etait-il resté en relation avec lui et savait-il où il se trouvait? Ce sont là des questions que suggèrent les paroles du père de Solaimân, mais auxquelles nous ne pouvons donner une réponse positive. Toutefois il ne nous paraît pas improbable que Hichâm, las de voir servir son nom de cri de guerre à des ambitieux qui ne lui laissaient pas même l’ombre du pouvoir, soit allé se cacher dans un coin obscur de l’Asie, et qu’il y ait terminé, inconnu et en repos, une vie remplie de tourments et de douleurs.

Quoi qu’il en soit, Alî régnait maintenant, et il semblait qu’une ère meilleure allât commencer. Quoiqu’à demi Berber, le fondateur de la dynastie hammoudite se déclara dès le principe pour les Andalous. Il prêtait une oreille attentive aux chants de leurs poètes, bien qu’il les comprît à peine, donnait audience à tous ceux qui voulaient lui parler, et s’opposait avec la plus grande fermeté aux extorsions que les Berbers se permettaient. Il punissait avec une inexorable rigueur leurs moindres délits contre la propriété. Un jour, par exemple, il rencontra un d’eux qui avait une corbeille remplie de raisins sur sa selle. Il l’arrêta et lui demanda comment ces fruits se trouvaient en sa possession. Un peu étonné de cette question, le cavalier lui répondit nonchalamment: «Je les ai trouvés à mon gré et je les ai pris.» Il paya son larcin de sa tête. Alî méditait même une grande mesure: il voulait rendre aux Cordouans tout ce que les Berbers leur avaient enlevé pendant la durée de la guerre civile. Malheureusement pour les habitants de la capitale, l’ambition de Khairân le contraignit à changer tout à coup de conduite.

D’abord Khairân l’avait servi avec zèle. Dans sa province il avait fait arrêter et punir ceux qui intriguaient en faveur des Omaiyades[433], et s’il eût persisté à soutenir la cause d’Alî, le calme n’aurait pas tardé à renaître. Mais il aspirait à jouer le rôle d’Almanzor, et comme il s’apercevait qu’Alî n’était pas homme à se contenter de celui de Hichâm II, il conçut le projet de rétablir l’ancienne dynastie, sauf toutefois à régner en son nom. Il chercha donc un prétendant, et vers le mois de mars 1017[434], il le trouva dans la personne d’un arrière-petit-fils d’Abdérame III, qui portait le même nom que son bisaïeul et qui demeurait à Valence[435]. Beaucoup d’Andalous lui promirent leur appui. De ce nombre était Mondhir, le gouverneur de Saragosse de la famille des Beni-Hâchim, qui marcha en effet vers le Midi, accompagné de son allié Raymond, le comte de Barcelone. Trahi ainsi par le parti qu’il favorisait, et s’apercevant que le peuple de la capitale désirait aussi le rétablissement des Omaiyades sur le trône, Alî se crut obligé de sévir contre ceux qu’il avait protégés jusque-là, et de se jeter entre les bras des Berbers qu’il avait persécutés. Il leur rendit donc la liberté de traiter Cordoue comme une ville conquise, et lui-même leur donna l’exemple. Pour se procurer de l’argent, il imposa des contributions extraordinaires, et ayant fait arrêter un grand nombre de notables, parmi lesquels se trouvait Ibn-Djahwar, l’un des membres les plus considérés du conseil d’Etat, il ne leur rendit la liberté qu’après leur avoir extorqué des sommes énormes. A l’injustice il joignit l’outrage, car au moment où ces notables sortaient de la prison et où leurs serviteurs leur amenaient leurs montures: «Ils peuvent fort bien retourner chez eux à pied, dit-il; je veux que l’on mène leurs mulets à mes écuries.» Même les biens des mosquées, qui provenaient de legs pieux, ne furent pas respectés. Se servant à cet effet de l’entremise d’un faqui à l’âme vile, qui s’appelait Ibn-al-Djaiyâr, Alî força les curateurs à les lui livrer[436]. Une sombre terreur régnait à Cordoue. La ville fourmillait d’agents de police, d’espions, de délateurs. Il n’y avait plus de justice. Tant qu’Alî avait protégé les Andalous, les juges avaient montré pour eux une grande partialité; mais leur complaisance pour le pouvoir était telle, qu’à présent ils ne faisaient plus aucune attention aux plaintes qu’on leur adressait contre les Berbers, quelque légitimes qu’elles fussent. Beaucoup d’autres personnes s’étaient vendues également au monarque. «La moitié des habitants, dit un historien contemporain, surveillait l’autre moitié.» Les rues étaient désertes, on n’y voyait presque plus que des infortunés tenus pour suspects, qu’on menait en prison. Ceux qui n’avaient pas encore été arrêtés se cachaient dans des souterrains et attendaient la nuit pour aller acheter des denrées. Dans sa haine contre les Andalous, Alî jura même de détruire la capitale après en avoir chassé ou exterminé les habitants. La mort le dispensa de tenir son serment. Dès le mois de novembre 1017, il avait marché jusqu’à Guadix pour combattre les insurgés; mais alors les pluies l’avaient forcé à retourner sur ses pas. On était maintenant en avril 1018, et comme il avait appris que les alliés s’étaient déjà avancés jusqu’à Jaën, il avait annoncé une grande revue pour le 17, après quoi on se mettrait en campagne; mais au jour fixé les soldats l’attendirent en vain, et lorsque des officiers se furent rendus au palais pour s’informer du motif de son absence, ils le trouvèrent assassiné dans le bain.

Ce crime avait été commis par trois Slaves du palais, qui auparavant avaient été au service des Omaiyades. Ils n’avaient aucun grief personnel contre le monarque, car ils jouissaient de sa faveur et de sa confiance, et d’un autre côté, il ne paraît pas qu’ils se soient laissé séduire aux instigations de Khairân ou des Cordouans. Plus tard, du moins, quand ils eurent été arrêtés et condamnés au dernier supplice, ils nièrent constamment que leur dessein leur eût été suggéré par qui que ce fût. Tout porte donc à croire que, lorsqu’ils résolurent de tuer leur maître, ils voulaient délivrer le pays d’un despote dont la tyrannie était devenue insupportable.

Quoi qu’il en soit, la mort d’Alî causa une grande joie dans la capitale. Toutefois elle n’eut pas la chute des Hammoudites pour conséquence. Alî avait laissé deux fils, dont l’aîné, qui s’appelait Yahyâ, était gouverneur de Ceuta, et il avait laissé aussi un frère, Câsim, qui était gouverneur de Séville. Quelques-uns parmi les Berbers voulaient donner le trône à Yahyâ; mais d’autres firent observer qu’il vaudrait mieux le donner à Câsim qui était tout près. Leur avis prévalut, et six jours après la mort de son frère, Câsim fit son entrée dans la capitale, où on lui prêta serment.

De leur côté, Khairân et Mondhir avaient convoqué, pour le 30 avril, tous les chefs sur lesquels ils croyaient pouvoir compter. L’assemblée, qui fut nombreuse et dont plusieurs ecclésiastiques faisaient partie, résolut que le califat serait électif, et ratifia l’élection d’Abdérame IV, qui prit le titre de Mortadhâ. Cela fait, on marcha contre Grenade. Arrivé devant cette ville, Mortadhâ écrivit à Zâwî en termes très-polis et le somma de le reconnaître pour calife. Ayant entendu la lecture de cette lettre, Zâwî ordonna à son secrétaire d’écrire sur le revers la 109e sourate du Coran, conçue en ces termes:

«O infidèles! Je n’adorerai point ce que vous adorez, et vous n’adorerez pas ce que j’adore; je n’adore pas ce que vous adorez, et vous n’adorez pas ce que j’adore. Vous avez votre religion, et moi j’ai la mienne.»

Après avoir reçu cette réponse, Mortadhâ adressa à Zâwî une seconde lettre. Elle était remplie de menaces et Mortadhâ y disait entre autres choses: «Je marche contre vous accompagné d’une foule de chrétiens et de tous les braves de l’Andalousie. Que ferez-vous donc?» La lettre se terminait par ce vers:

Si vous êtes pour nous, votre sort sera heureux; mais si vous êtes contre nous, il sera déplorable!

Zâwî y répondit en citant la 102e sourate, ainsi conçue: