«Le désir d’augmenter le nombre des vôtres vous préoccupe, et vous visitez même les cimetières pour compter les morts[437]; cessez de le faire: plus tard vous connaîtrez votre folie! Encore une fois, cessez de le faire: plus tard vous connaîtrez votre folie! Cessez de le faire; si vous aviez la sagesse véritable, vous n’en agiriez point ainsi. Certainement, vous verrez l’enfer; encore une fois, vous le verrez de vos propres yeux. Alors on vous demandera compte des plaisirs de ce monde!»
Exaspéré par cette réponse, Mortadhâ résolut de tenter le sort des armes.
Cependant Khairân et Mondhir s’étaient aperçus que ce calife n’était pas celui qu’il leur fallait. Ils se souciaient fort peu, au fond, des droits de la famille d’Omaiya, et s’ils combattaient pour un Omaiyade, c’était à la condition qu’il se laisserait gouverner par eux. Mortadhâ était trop fier pour accepter un tel rôle; il ne se contentait nullement de l’ombre du pouvoir, et au lieu de se conformer aux volontés de ses généraux, il voulait leur imposer les siennes. Dès lors ils avaient résolu de le trahir, et ils avaient promis à Zâwî qu’ils abandonneraient Mortadhâ aussitôt que le combat se serait engagé.
Ils ne le firent pas, cependant, et l’on se battit plusieurs jours de suite. Enfin Zâwî fit prier Khairân de réaliser sa promesse. «Nous n’avons tardé à le faire, lui répondit Khairân, qu’afin de vous donner une juste idée de nos forces et de notre courage, et si Mortadhâ eût su gagner nos cœurs, la victoire se serait déjà déclarée pour lui. Mais demain, quand vous aurez rangé vos troupes en bataille, nous l’abandonnerons.»
Le lendemain matin Khairân et Mondhir tournèrent en effet le dos aux ennemis. Il s’en fallait beaucoup que tous leurs officiers approuvassent leur conduite; tout au contraire, plusieurs en étaient vivement indignés. De ce nombre était Solaimân ibn-Houd, qui commandait les troupes chrétiennes dans l’armée de Mondhir, et qui, sans se laisser entraîner par les fuyards, continuait à ranger ses soldats en bataille. Passant près de lui: «Sauve-toi donc, misérable, lui cria Mondhir; penses-tu que j’aie le loisir de t’attendre?—Ah, s’écria alors Solaimân, tu nous plonges dans un malheur effroyable, et tu couvres ton parti d’opprobre!» Convaincu cependant de l’impossibilité de la résistance, il suivit son maître.
Abandonné par la plupart de ses soldats, Mortadhâ se défendit avec le courage du désespoir, et peu s’en fallut qu’il ne tombât entre les mains des ennemis. Il leur échappa cependant, et il était déjà arrivé à Guadix, hors des limites du territoire de Grenade, lorsqu’il fut assassiné par des émissaires de Khairân.
Khairân expia, par la ruine de son propre parti, sa lâche et infâme trahison: les Slaves ne furent plus en état de réunir une armée, et les Berbers, leurs ennemis, étaient dorénavant les maîtres de l’Andalousie. Cependant Cordoue eût pu être heureuse encore, autant du moins qu’un peuple peut l’être quand il est dominé par un autre peuple. Le régime du sabre avait à peu près cessé; un gouvernement moins irrégulier et moins dur tendait à s’affermir. Câsim aimait la paix et le repos; il n’aggravait pas les maux des Cordouans par des oppressions nouvelles. Voulant faire oublier les anciennes dissensions, il fit venir Khairân, se réconcilia avec lui, et donna à un autre Slave, Zohair, le seigneur de Murcie, les fiefs de Jaën, de Calatrava et de Baëza. Son orthodoxie était bien un peu suspecte: on le disait attaché aux doctrines chiites; cependant, quelles qu’aient été ses propres opinions, non-seulement il ne les imposait à personne, mais il n’en parlait même pas, et ne changea rien à l’état de l’Eglise. Grâce à la modération de ce prince, la dynastie hammoudite avait donc des chances de durée. Il est vrai que le peuple de la capitale avait peu d’affection pour elle; mais à la longue il se serait probablement consolé de la perte de ses anciens maîtres, si des circonstances indépendantes de sa volonté n’eussent fait renaître des espérances déjà prêtes à s’évanouir.
Se défiant des Berbers, Câsim chercha ailleurs ses appuis. Les Berbers avaient à leur service beaucoup d’esclaves noirs. Câsim les leur acheta, en fit venir d’autres d’Afrique, en forma des régiments, et confia à leurs chefs les postes les plus considérables[438]. Il irrita par là les Berbers, et son neveu Yahyâ sut exploiter à son profit leur mécontentement. Il leur écrivit une lettre où il leur disait entre autres choses: «Mon oncle m’a privé de mon héritage, et il vous a fait un grand tort en donnant à vos esclaves noirs les emplois qui vous appartiennent. Eh bien! si vous voulez me donner le trône de mon père, je m’engage à mon tour à vous rendre vos dignités et à remettre les nègres à leur place.» Comme il était à prévoir, les Berbers lui promirent leur appui. Yahyâ passa donc le Détroit avec ses troupes et aborda à Malaga, dont son frère Idrîs, qui faisait cause commune avec lui, était gouverneur. Il y reçut une lettre de Khairân, qui, toujours prêt à soutenir chaque prétendant sauf à se tourner contre lui quand il triomphait, lui rappelait ce qu’il avait fait pour son père et lui offrait ses services. Idrîs lui conseilla de ne pas accepter cette offre. «Khairân, dit-il, est un homme perfide, il veut vous tromper.—J’en conviens, lui répondit Yahyâ, mais laissons-nous tromper, puisque nous n’y perdons rien,» et il écrivit au seigneur d’Almérie pour lui dire qu’il acceptait ses services, après quoi il se prépara à marcher vers Cordoue. Son oncle jugea prudent de ne pas l’attendre. Dans la nuit du 11 au 12 août 1021, il s’enfuit vers Séville, accompagné seulement de cinq cavaliers, et un mois plus lard, son neveu fit son entrée dans la capitale. Son règne, toutefois, fut de courte durée. Les nègres ne tardèrent pas à aller rejoindre Câsim; plusieurs capitaines andalous suivirent leur exemple, et à la fin Yahyâ se vit même abandonné par une grande partie des Berbers, qu’indignait son orgueil. Sa position devint alors si dangereuse, qu’il craignait à chaque instant d’être arrêté dans son propre palais. Il résolut donc de se mettre en sûreté, et abandonnant Cordoue à son sort, il partit de nuit pour se rendre à Malaga. Câsim revint alors, et le 12 février 1023 il fut proclamé calife pour la seconde fois; mais son pouvoir ne reposait sur aucune base solide et il diminua de plus en plus. En Afrique Idrîs, qui était alors gouverneur de Ceuta, lui enleva la ville de Tanger qu’il avait fait fortifier avec soin et où il comptait se retirer dans le cas qu’il ne pût se maintenir en deçà du Détroit; en Espagne Yahyâ lui enleva Algéziras, où se trouvait son épouse ainsi que ses trésors. Dans la capitale même, il ne pouvait compter que sur les nègres. Encouragés par cet état de choses, les Cordouans, qui avaient vu avec une froide indifférence la lutte entre l’oncle et le neveu, recommencèrent à remuer. L’idée de s’affranchir du joug des Berbers était au fond de tous les cœurs, et le bruit se répandit qu’un membre de la famille d’Omaiya se montrerait bientôt pour prendre possession du trône. Câsim s’en alarma, et comme aucun Omaiyade n’avait été nommé, il donna l’ordre d’arrêter tous ceux que l’on pourrait trouver. Ils se cachèrent alors, soit parmi les gens des classes inférieures, soit dans les provinces; mais les mesures de Câsim n’empêchèrent pas la révolution d’éclater. Poussés à bout par les vexations des Berbers, les Cordouans prirent les armes le 31 juillet 1023. Après un combat acharné, les deux partis conclurent une espèce de paix ou plutôt de trève, en promettant de se respecter réciproquement. Cette trève fut de courte durée, bien que Câsim tâchât de la prolonger par une condescendance simulée envers le peuple. Le vendredi 6 septembre, après le service divin, le cri: Aux armes, aux armes! se fit entendre de toutes parts, et alors les Cordouans chassèrent Câsim et ses Berbers, sinon des faubourgs, du moins de la ville même. Câsim s’établit à l’ouest, et assiégea les insurgés pendant plus de cinquante jours. Ils se défendirent avec une grande opiniâtreté; mais quand ils commencèrent à manquer de vivres, ils demandèrent aux assiégeants la permission de quitter la ville avec leurs femmes et leurs enfants. Cette proposition fut rejetée, et alors les Cordouans prirent une résolution que le désespoir leur dictait. Ayant démoli une porte, ils sortirent tous de la ville le jeudi 31 octobre, et se ruèrent avec tant de fureur sur leurs ennemis, que ceux-ci prirent la fuite dans le plus grand désordre. Les capitaines se retirèrent dans leurs fiefs; Câsim lui-même espérait trouver un refuge à Séville; mais encouragée par l’exemple que Cordoue lui avait donné, cette ville lui ferma ses portes et se constitua en république. Il se jeta alors dans Xeres; mais Yahyâ vint l’y assiéger et le força à se rendre. Le rôle que Câsim avait joué sur la scène politique finit alors. Yahyâ, qui l’avait traîné à Malaga chargé de fers, avait juré de le tuer; mais ses scrupules l’empêchèrent longtemps de tenir son serment. Dans son sommeil il croyait voir son père qui lui disait: «Ne tue pas mon frère, je t’en conjure. Quand j’étais encore enfant, il m’a fait beaucoup de bien, et quoiqu’il fût mon aîné, il ne m’a pas disputé le trône.» Maintefois néanmoins, quand il était ivre, il voulait le mettre à mort; mais il cédait toujours aux conseils de ses convives qui lui représentaient que, puisque Câsim était prisonnier, il ne pouvait lui nuire. Câsim resta donc enfermé pendant treize ans dans un château de la province de Malaga; mais dans l’année 1036 Yahyâ entendit dire qu’il avait tâché de gagner la garnison et de la pousser à une révolte. «Eh quoi! s’écria-t-il alors, ce vieillard a-t-il encore de l’ambition? Dans ce cas, il faut en finir avec lui,» et il donna l’ordre de l’étrangler[439].
Quant aux Cordouans, ayant recouvré leur indépendance, ils résolurent, non pas en tumulte, mais avec ordre, avec régularité, de replacer les Omaiyades sur le trône. Dans le mois de novembre 1023, des assemblées furent formées, des délibérations établies. Les vizirs résolurent de proposer à leurs concitoyens trois personnes, entre lesquelles ils auraient à choisir, à savoir Solaimân, un fils d’Abdérame IV Mortadhâ, Abdérame, un frère de Mahdî, et Mohammed ibn-al-Irâkî. Ils se tenaient convaincus que Solaimân, dont ils avaient mis le nom en tête de la liste, obtiendrait la pluralité des suffrages; aussi le secrétaire d’Etat, Ahmed ibn-Bord, avait déjà fait dresser l’acte d’investiture au nom de ce candidat.
Leur influence, toutefois, était moins grande qu’ils ne l’avaient cru, et ils s’étaient gravement trompés quand ils pensaient que le parti du second candidat, Abdérame, n’était pas à craindre. Cet Abdérame, un jeune homme de vingt-deux ans qui avait été exilé par les Hammoudites, était rentré secrètement dans la capitale peu de temps auparavant. Témoin de la révolte des Cordouans contre les Berbers, il avait tâché à cette occasion de se former un parti et de se faire proclamer calife. Ce projet avait échoué. Les vizirs, qui dirigeaient l’insurrection et qui ne voulaient pas de lui, avaient fait jeter ses émissaires dans la prison, où ils étaient encore au moment où l’élection allait avoir lieu, et ils avaient essayé de faire arrêter Abdérame lui-même. Plus tard, toutefois, quand ils formèrent une liste de candidats, ils avaient cru devoir y placer son nom, car ils craignaient que, s’ils ne le faisaient pas, ils mécontenteraient plusieurs de leurs concitoyens; mais loin de penser que ce prince serait pour Solaimân un compétiteur dangereux, ils le mettaient au contraire à peu près sur la même ligne que le troisième candidat, Mohammed ibn-al-Irâkî, qui ne jouissait d’aucune popularité.