Se croyant donc sûrs de leur fait, les vizirs invitèrent les nobles, les soldats et le peuple à se réunir dans la grande mosquée le 1er décembre, afin de choisir un calife. Au jour fixé, Solaimân se présenta le premier dans la mosquée, accompagné du vizir Abdallâh ibn-Mokhâmis. Il était vêtu avec magnificence et la joie brillait sur son visage, car il se tenait convaincu que le choix du peuple tomberait sur lui. Ses amis vinrent à sa rencontre et le prièrent de s’asseoir sur une estrade fort élevée, qui avait été dressée pour lui. Quelque temps après, Abdérame entra dans la mosquée par une autre porte. Il était entouré de beaucoup de soldats et d’ouvriers, et aussitôt que cette multitude eut passé le seuil de la porte, elle le proclama calife en faisant retentir l’édifice d’acclamations bruyantes. Les vizirs, qui ne s’attendaient à rien de semblable, étaient plongés dans une stupeur qui les rendait muets, et d’ailleurs il leur eût été impossible de se faire entendre au milieu du tumulte. Ils se résignèrent donc à accepter Abdérame comme calife, et Solaimân, encore plus étonné et plus troublé qu’eux, fut forcé de leur donner l’exemple. On l’entraîna vers Abdérame, auquel il baisa la main et qui le fit asseoir à ses côtés. Le troisième candidat, Mohammed ibn-al-Irâkî, prêta aussi le serment, et alors le secrétaire d’Etat effaça avec un grattoir le nom de Solaimân dans l’acte d’investiture, et y substitua celui d’Abdérame V, qui prit le titre de Mostadhhir.

XVII.

Quand on raconte l’histoire d’une époque désastreuse et déchirée par les guerres civiles, on éprouve parfois le besoin de détourner la vue des luttes de partis, des convulsions sociales, du sang versé, et de distraire l’imagination en se reportant vers un idéal de calme, d’innocence et de rêverie. Nous nous arrêterons donc un instant pour appeler l’attention sur les poèmes qu’un amour pur et candide a inspirés au jeune Abdérame V et à son vizir Ibn-Hazm. Il s’en exhale comme un parfum de jeunesse, de simplicité et de bonheur, et ils ont un attrait d’autant plus irrésistible, que l’on s’attendait moins à entendre ces accents doux et sereins au milieu du bouleversement universel, ce chant de rossignol au milieu de l’orage.

Presque enfant encore, Abdérame aimait éperdument sa cousine Habîba (Aimée), la fille du calife Solaimân. Mais il soupirait en vain. La veuve de Solaimân s’opposait au mariage, et lui donnait à entendre que rien ne pressait. Il composa alors ces vers, où le sentiment d’une fierté blessée perce à côté d’un amour profondément senti:

Toujours des prétextes pour ne pas m’accorder ma demande, des prétextes contre lesquels ma fierté se révolte! Son aveugle famille veut la forcer à me refuser, mais peut-on refuser la lune au soleil? Comment la mère de Habîba, qui connaît mon mérite, peut-elle ne pas me vouloir pour gendre?

Je l’aime bien cependant, cette jeune fille belle et candide de la famille d’Abd-Chams, qui mène une vie si retirée dans le harem de ses parents: je lui ai promis de la servir comme un esclave pendant toute ma vie, et je lui ai offert mon cœur pour dot.

De même qu’un sacre fond sur une colombe qui déploie les ailes, de même je m’élance vers elle dès que je la vois, cette colombe des Abd-Chams, moi qui suis issu de la même illustre famille.

Qu’elle est belle! Les Pléiades lui envient la blancheur de ses mains, et l’Aurore est jalouse de l’éclat de sa gorge.

Tu as imposé à mon amour un jeûne bien long, ô ma bien-aimée: qu’est-ce que cela te ferait si tu me permettais de le rompre?

C’est dans ta maison que je cherche le remède à mes maux, dans ta maison sur laquelle Dieu veuille répandre ses grâces! C’est là que mon cœur trouverait un soulagement à ses souffrances, c’est là que s’éteindrait le feu qui me dévore.