Si tu me repousses, ô cousine, tu repousseras, je le jure, un homme qui est ton égal par la naissance et qui, par suite de l’amour que tu lui as inspiré, a un voile devant les yeux.

Mais je ne désespère pas de la posséder un jour et de mettre ainsi le comble à ma gloire, car je sais manier la lance alors que les chevaux noirs semblent rouges à force d’être teints de sang. Je rends honneur et respect à l’étranger qui s’est abrité sous mon toit; je comble de bienfaits le malheureux qui fait un appel à ma générosité. Personne dans sa famille ne mérite plus que moi de la posséder, car personne ne m’égale en réputation, en renommée. J’ai ce qu’il faut pour plaire: la jeunesse, l’urbanité, la douceur et le talent de bien dire.

On ignore quels étaient les sentiments de Habîba à l’égard du jeune homme, les écrivains arabes ayant laissé dans l’incertain et le vague cette belle et fugitive apparition, dont l’imagination aimerait à fixer les traits. Cependant elle ne paraît pas avoir été insensible aux hommages d’Abdérame. L’ayant rencontré un jour, son regard s’abaissa sous le regard plein de feu du prince; elle rougit, et dans son trouble elle oublia de lui rendre son salut. Abdérame interpréta de travers ce manque apparent de politesse, qui en réalité n’était qu’une pudique timidité, et il composa alors ce poème:

Salut à celle qui n’a pas daigné m’adresser une seule parole; salut à la gracieuse gazelle dont les regards sont autant de flèches qui me percent le cœur. Jamais, hélas! elle ne m’envoie son image pour calmer l’agitation de mes rêves. Ne sais-tu donc pas, ô toi dont le nom est si doux à prononcer, que je t’aime au delà de toute expression, et que je serai pour toi l’amant le plus fidèle qui soit au monde[440]?

Il ne semble jamais avoir obtenu la main de Habîba, et en général il ne fut pas heureux en amour. Il est vrai qu’une autre beauté ne fut pas cruelle pour lui, mais dans la suite elle manqua à la foi promise, témoin ces vers qu’il lui adressa:

Ah! que les nuits sont longues depuis que tu me préfères mon rival! O gracieuse gazelle, toi qui a rompu tes serments et qui m’es devenue infidèle, les as-tu donc oublié ces nuits que nous avons passées ensemble sur un lit de roses? La même écharpe ceignait alors nos reins; nous nous entrelacions comme s’entrelacent les perles d’un collier, nous nous embrassions comme s’embrassent les branches des arbres, nos deux corps n’en formaient qu’un seul, tandis que les étoiles semblaient des points d’or scintillant sur un champ d’azur[441].

Le jeune Abdérame avait un ami qui lui ressemblait sous beaucoup de rapports et dont il fit son premier ministre. C’était Alî ibn-Hazm. Ses ancêtres, qui demeuraient sur le territoire de Niébla, avaient été chrétiens jusqu’à l’époque où son bisaïeul (Hazm) embrassa l’islamisme; mais honteux de son origine et voulant en effacer la trace, il reniait ses aïeux. De même que l’avait fait son père (Ahmed) qui avait été vizir sous les Amirides, il prétendait descendre d’un Persan affranchi par Yézîd, le frère du premier calife omaiyade, Moâwia[442], et quant à la religion qui avait été celle de ses pères, il avait pour elle le plus profond dédain. «Il ne faut jamais s’étonner de la superstition des hommes, dit-il quelque part dans son Traité sur les religions. Les peuples les plus nombreux et les plus civilisés y sont sujets. Voyez les chrétiens! Ils sont en si grand nombre qu’il n’y a que leur créateur qui puisse les compter, et il y a parmi eux des savants illustres, ainsi que des princes d’une rare sagacité. Néanmoins ils croient qu’un est trois et que trois sont un; que l’un des trois est le père, l’autre le fils, le troisième l’esprit; que le père est le fils et qu’il n’est pas le fils; qu’un homme est Dieu et qu’il n’est pas Dieu; que le Messie est Dieu en tout point et que cependant il n’est pas le même que Dieu; que celui qui a existé de toute éternité a été créé. Celle de leurs sectes qu’on appelle les Jacobites et qui se compte par centaines de mille, croit même que le Créateur a été fouetté, souffleté, crucifié et mis à mort; enfin, que l’univers a été privé pendant trois jours de celui qui le gouverne[443]!»... Ces sarcasmes, du reste, ne sont pas d’un sceptique: ils sont d’un musulman très-zélé. Ibn-Hazm soutenait en religion le système des Dhâhirides, secte qui s’attachait strictement aux textes et qui appelait la décision par analogie, c’est-à-dire l’intervention de l’intelligence humaine dans les questions du droit canon, une invention du mauvais esprit. En politique il était pour la dynastie légitime, dont il était devenu le client grâce à une fausse généalogie, et les Omaiyades n’avaient pas de serviteur plus fidèle, plus dévoué, plus enthousiaste. Quand leur cause semblait irrévocablement perdue, quand Alî ibn-Hammoud occupait le trône et que même Khairân, le chef du parti slave, l’eut reconnu, il fut du petit nombre de ceux qui ne perdirent pas le courage. Entouré d’ennemis et d’espions, il continua cependant d’intriguer et de comploter, car la prudence, comme c’est le propre des âmes enthousiastes, ne lui paraissait que de la lâcheté. Khairân découvrit ses menées, et, lui ayant fait expier son zèle intempestif par plusieurs mois de prison, il le frappa d’un arrêt d’exil. Ibn-Hazm se retira alors auprès du gouverneur du château d’Aznalcazar, non loin de Séville, et il s’y trouvait encore quand il apprit que l’Omaiyade Abdérame IV Mortadhâ avait été proclamé calife à Valence. Il s’embarqua aussitôt pour lui offrir ses services, et combattit en héros dans la bataille que Mortadhâ perdit par la trahison de ses soi-disant amis; mais étant tombé entre les mains des Berbers vainqueurs, il ne recouvra la liberté qu’assez tard[444].

Le temps viendra où Ibn-Hazm sera le plus grand savant de son temps et l’écrivain le plus fertile que l’Espagne ait produit à quelque époque que ce soit. Mais pour le moment il était avant tout poète, et l’un des poètes les plus gracieux que l’Espagne arabe ait eus. Il était encore dans l’âge heureux des illusions, car il ne comptait que huit ans de plus que son jeune souverain. Lui aussi avait eu son roman d’amour; roman bien simple au reste, mais qu’il a raconté avec tant de candeur, de délicatesse, de naïveté et de charme, que nous ne pouvons résister à la tentation de le reproduire avec ses propres paroles. Toutefois nous serons forcé de supprimer çà et là quelques métaphores hasardées, quelques broderies, quelques paillettes, qui, dans l’opinion d’un Arabe, donnent au discours une grâce inimitable, mais que la sobriété de notre goût tolérerait difficilement.

«Dans le palais de mon père, dit Ibn-Hazm, il y avait une jeune fille qui y recevait son éducation. Elle comptait seize ans, et aucune femme ne l’égalait en beauté, en intelligence, en pudeur, en retenue, en modestie, en douceur. Le ton badin et les galants propos l’ennuyaient et elle parlait peu. Personne n’osait élever ses désirs jusqu’à elle, et pourtant sa beauté conquérait tous les cœurs, car, bien que fière et avare de ses faveurs, elle était cependant plus séduisante que la coquette la plus raffinée. Elle était sérieuse et n’avait pas de goût pour les amusements frivoles, mais elle jouait du luth d’une manière admirable.

«J’étais bien jeune alors et je ne pensais qu’à elle. Je l’entendais parler quelquefois, mais toujours en présence d’autres personnes, et pendant deux ans j’avais en vain cherché l’occasion de lui parler sans témoins. Or, un jour il y eut dans notre demeure une de ces fêtes comme il y en a souvent dans les palais des grands, et à laquelle les femmes de notre maison, celles de la maison de mon frère, celles, enfin, de nos clients et de nos serviteurs les plus considérés avaient été invitées. Après avoir passé une partie de la journée dans le palais, ces dames allèrent au belvédère, d’où l’on avait un magnifique coup d’œil sur Cordoue et ses environs, et elles se placèrent là où les arbres de notre jardin n’obstruaient pas la vue. J’étais avec elles, et je m’approchai de l’embrasure où elle se trouvait; mais dès qu’elle me vit à ses côtés, elle courut avec une gracieuse rapidité vers une autre embrasure. Je la suis; elle m’échappe de nouveau. Elle connaissait très-bien mes sentiments à son égard, car les femmes ont plus de finesse pour deviner l’amour qu’on leur porte, que le Bédouin, qui voyage de nuit dans le Désert, n’en a pour reconnaître la trace de la route; mais heureusement les autres dames ne se doutaient de rien, car, tout occupées à chercher le plus beau point de vue, elles ne faisaient pas attention à moi.