«Puis, les dames étant descendues au jardin, celles qui, par leur position et leur âge, avaient le plus d’influence, prièrent la dame de mes pensées de chanter quelque chose, et j’appuyai leur demande. Elle prit alors son luth et se mit à l’accorder avec une pudeur qui, à mes yeux, doublait ses charmes; après quoi elle chanta ces vers d’Abbâs, fils d’Ahnaf:

Je ne pense qu’à mon soleil à moi, à la jeune fille souple et flexible que j’ai vue disparaître derrière les sombres murailles du palais. Est-ce une créature humaine, est-ce un génie? Elle est plus qu’une femme; mais si elle a toute la beauté d’un génie, elle n’en a pas la malice. Son visage est une perle, sa taille un narcisse, son haleine un parfum, et en totalité elle est une émanation de la lumière. Quand on la voit, revêtue de sa robe jaune, marcher avec une légèreté inconcevable, on dirait qu’elle pourrait mettre le pied sur les choses les plus fragiles sans les briser.

«Pendant qu’elle chantait, ce n’étaient pas les cordes du luth qu’elle frappait de son plectrum: c’était mon cœur. Jamais ce jour délicieux n’est sorti de ma mémoire, et sur mon lit de mort je m’en souviendrai encore. Mais depuis ce temps je n’entendis plus sa douce voix, je ne la revis même pas.

Ne la blâme pas, disais-je dans mes vers, si elle t’évite et te fuit, car elle ne mérite pas de reproches. Elle est belle comme la gazelle ou la lune, mais la gazelle est timide, et il n’est point donné à un mortel d’atteindre à la lune.

Tu me prives du bonheur d’entendre ta voix suave, disais-je encore, et tu ne veux pas que mes yeux contemplent ta beauté. Tout absorbée dans tes pieuses méditations, toute à Dieu, tu ne penses plus aux mortels. Qu’il est heureux, cet Abbâs dont tu as chanté les vers! Et pourtant, s’il t’avait entendue, le grand poète, il serait triste, il te porterait envie comme à son vainqueur, car en chantant ses vers, tu y as mis une sensibilité dont il n’avait point d’idée.

«Ensuite, trois jours après que Mahdî eut été déclaré calife, nous quittâmes notre nouveau palais, qui se trouvait dans le quartier oriental de Cordoue, à savoir dans le faubourg dit de Zâhira, pour nous établir dans notre ancien palais, situé dans le quartier occidental, le Balât-Moghîth; mais pour des raisons qu’il serait inutile d’exposer, la jeune fille ne nous y suivit pas. Puis, Hichâm II étant remonté sur le trône, ceux qui étaient alors au pouvoir nous firent tomber en disgrâce; ils nous extorquèrent des sommes énormes, ils nous firent jeter en prison, et quand nous eûmes recouvré la liberté, nous fûmes obligés de nous cacher. Vint la guerre civile. Tout le monde eut à en souffrir, mais notre famille plus que toute autre. Mon père mourut sur ces entrefaites, le samedi 21 juin 1012, et notre sort ne s’améliora point. Mais un jour que j’assistais aux funérailles d’un de mes parents, je reconnus la jeune fille au milieu des pleureuses. J’avais bien des motifs de tristesse ce jour-là; tous les malheurs semblaient vouloir me frapper à la fois, et pourtant, lorsque je la revis, le présent avec ses misères semblait disparaître comme par enchantement; elle me rappelait le passé, mon amour de jeune homme, mes beaux jours flétris, et pour un moment je redevenais jeune et heureux comme je l’étais autrefois. Mais, hélas! ce moment fut court, et rappelé bientôt à la triste et sombre réalité, ma douleur, aggravée des souffrances que me causait un amour sans espoir, n’en fut que plus cuisante et plus aiguë.

Elle pleure un mort que tout le monde respectait et honorait, disais-je dans une pièce de vers composée à cette occasion; mais celui qui vit encore a bien plus de droits à ses larmes. Chose étonnante! elle plaint celui qui est mort naturellement, doucement, et elle n’a nulle pitié pour celui qu’elle fait mourir de désespoir.

«Peu de temps après, lorsque les troupes berbères se furent emparées de la capitale, nous fûmes frappés d’un arrêt d’exil, et je quittai Cordoue au milieu du mois de juillet de l’année 1015. Cinq ans s’écoulèrent pendant lesquels je ne revis pas la jeune fille. A la fin, lorsque je fus revenu à Cordoue en février 1018, j’allai loger chez une de mes parentes et là je la retrouvai. Mais elle était tellement changée que j’avais peine à la reconnaître et que l’on dut me dire que c’était elle. Cette fleur, que naguère on contemplait avec ravissement et que chacun eût voulu cueillir si le respect ne l’eût retenu, était maintenant fanée; à peine lui restait-il quelques traces pour attester qu’elle avait été belle. C’est que pendant ces temps désastreux elle n’avait pu prendre aucun soin d’elle-même. Elevée sous notre toit au milieu du luxe, elle s’était vu forcée tout à coup de gagner sa vie par un travail assidu. Hélas! les femmes sont des fleurs bien fragiles: dès qu’on ne les soigne pas, elles se fanent. Leur beauté ne résiste pas, comme celle des hommes, au hâle du soleil, au simoun, à l’intempérie des saisons, au manque d’égards. Toutefois, telle qu’elle était, elle m’aurait encore rendu le plus heureux des hommes si elle avait voulu m’adresser une tendre parole; mais elle resta indifférente et froide comme elle l’avait toujours été pour moi. Peu à peu cette froideur commença à me détacher d’elle; la perte de sa beauté fit le reste.

«Je ne lui ai jamais rien reproché, et aujourd’hui encore je ne lui reproche rien. Je n’en ai pas le droit. De quoi me plaindrais-je? Je pourrais me plaindre, si elle m’eût bercé d’un espoir trompeur; mais jamais elle ne m’a donné le moindre espoir, jamais elle ne m’a rien promis[445]

Dans le récit qu’on vient de lire, on aura sans doute remarqué des traits d’une sensibilité exquise et peu commune chez les Arabes, qui préfèrent généralement les grâces qui attirent, les yeux qui préviennent, le sourire qui encourage. L’amour que rêve Ibn-Hazm est un mélange d’attrait physique sans doute—l’objet regretté n’étant plus ce qu’il était, ses regrets sont bien moins cruels—mais aussi d’inclination morale, de galanterie délicate, d’estime, d’enthousiasme, et ce qui le charme, c’est une beauté calme, modeste, pleine d’une douce dignité. Mais il ne faut pas oublier que ce poète, le plus chaste, et je serais tenté de dire, le plus chrétien parmi les poètes musulmans, n’était pas Arabe pur sang. Arrière-petit-fils d’un Espagnol chrétien, il n’avait pas entièrement perdu la manière de penser et de sentir, propre à la race dont il était issu. Ils avaient beau renier leur origine, ces Espagnols arabisés; ils avaient beau invoquer Mahomet au lieu d’invoquer le Christ, et poursuivre leurs anciens coreligionnaires de leurs sarcasmes: au fond de leur cœur il restait toujours quelque chose de pur, de délicat, de spirituel, qui n’était pas arabe.