XVIII.

Sept semaines s’étaient à peine écoulées depuis le moment où les Cordouans avaient élu Abdérame V et où celui-ci avait nommé Ibn-Hazm son premier ministre, que déjà l’un avait cessé de vivre et que l’autre, disant adieu pour toujours à la politique et aux grandeurs mondaines, cherchait la consolation et l’oubli du passé dans l’étude, le silence et la prière. Ce n’est pas qu’on pût leur reprocher d’avoir porté dans les affaires sérieuses la vanité et les caprices que le public attribue trop souvent en privilége aux poètes; au contraire, on aimait à leur reconnaître une grande aptitude pour le gouvernement. Elevés dans la rude école de l’infortune et de l’exil, ils avaient appris de bonne heure à connaître les hommes, à comprendre, à juger les événements. Mais ils étaient entourés de périls de tout genre. Abdérame ne s’appuyait que sur la jeune noblesse. Outre Alî ibn-Hazm, un cousin de ce dernier, nommé Abd-al-wahhâb ibn-Hazm, et Abou-Amir ibn-Chohaid étaient ses conseillers habituels. C’étaient des hommes d’esprit et de talent, mais qui choquaient les musulmans rigides par la liberté de leurs opinions religieuses. Quant aux patriciens plus âgés, ils avaient voulu voter pour Solaimân, et ce candidat ayant été repoussé par la majorité, ils avaient cependant intrigué si ouvertement en sa faveur, qu’Abdérame s’était vu obligé de les faire arrêter. Les personnes sensées approuvaient cette mesure, parce qu’elles la croyaient nécessaire; mais l’aristocratie en était mécontente. On reprochait d’ailleurs au monarque de retenir prisonniers ses deux compétiteurs. Il les traitait amicalement, il est vrai, mais il ne leur permettait pas de sortir du palais. D’un autre côté, comme les malheurs publics avaient tari presque toutes les sources de travail, il y avait une foule d’ouvriers inoccupés, qui étaient tout prêts à frapper de leur hache tout l’édifice de la vieille société. Et malheureusement ces cohortes de la destruction avaient un chef. C’était un Omaiyade qui s’appelait Mohammed. Au moment où les assemblées se formaient pour élire un monarque, il avait espéré que le choix tomberait sur lui. Son nom, toutefois, ne fut pas même prononcé, ce qui n’a rien d’étonnant, car Mohammed était un homme sans esprit, sans talents, sans culture, et qui ne connaissait d’autres plaisirs que ceux de la table et de la débauche. Mais lui-même ne se jugeait pas ainsi, et quand il apprit que personne n’avait pensé à lui et que l’on avait donné le trône à un tout jeune homme, il ne mit point de bornes à sa fureur. Il se servit alors de l’influence qu’il avait sur les ouvriers, qui prenaient sa grossièreté pour de la bonhomie et avec lesquels il vivait dans une intimité si étroite, qu’un tisserand, nommé Ahmed ibn-Khâlid, était son meilleur ami. Vigoureusement et habilement secondé par cet homme, Mohammed stimula chez les ouvriers la passion du pillage et du bouleversement, et prépara tout pour une insurrection formidable.

Une coalition de la populace avec les patriciens qui avaient été arrêtés, ne semblait pas à craindre d’abord, puisque les uns et les autres avaient des candidats différents; mais Solaimân étant venu à mourir, les patriciens consentirent à s’allier aux démagogues. L’un d’entre eux, Ibn-Imrân, leur servit d’intermédiaire. Dans sa bonté imprévoyante, Abdérame V lui avait rendu la liberté, quoiqu’un de ses amis s’y fût opposé et qu’il eût dit: «Si cet Ibn-Imrân fait un pas ailleurs que dans votre prison, il retranchera toute une année de votre vie.» En effet, c’était un homme fort dangereux. Il tâcha de gagner les chefs de la garde, et il y réussit d’autant plus facilement, que la garde elle-même était mécontente du calife. Deux jours auparavant, un escadron berber était arrivé à Cordoue pour offrir ses services au monarque, et celui-ci, qui sentait qu’entouré de périls de tout genre il avait besoin de soldats, avait accepté leur offre. C’est ce qui avait excité la jalousie de la garde, et celle-ci, stimulée par Ibn-Imrân, s’adressa maintenant au peuple. «C’est nous qui avons vaincu les Berbers, disaient les soldats, c’est nous qui les avons chassés, et à présent cet homme que nous avons placé sur le trône tâche de les faire rentrer dans la ville et de nous soumettre de nouveau à leur empire détesté.» Le peuple qui, pour s’insurger, n’attendait qu’une occasion, qu’un signal, se laissa facilement séduire à ces instigations, et au moment où Abdérame ne se doutait encore de rien, la foule avait déjà envahi son palais et délivré les nobles qu’il avait fait arrêter. Le malheureux monarque comprit aussitôt que c’était à sa vie qu’on en voulait. Il demanda à ses vizirs ce qu’ils lui conseillaient de faire. Ceux-ci, qui craignaient pour leur propre vie, délibéraient encore sur le parti à prendre, lorsque les gardes leur crièrent qu’ils n’auraient rien à redouter, pourvu qu’ils abandonnassent Abdérame à son sort. Alors l’égoïsme l’emporta chez la plupart d’entre eux; ils quittèrent furtivement le monarque, l’un après l’autre. Bientôt, cependant, ils s’aperçurent que les promesses des gardes avaient été fallacieuses, car plusieurs d’entre eux, tels que le préfet de la ville, furent tués au moment où ils sortaient du palais par la porte de la salle de bain.

Abdérame lui-même, qui était monté à cheval, voulut sortir par cette même porte. Les gardes l’en empêchèrent en lui montrant les pointes de leurs lances et en l’accablant d’injures. Il retourna alors sur ses pas, et, ayant mis pied à terre, il entra dans la salle de bain. Là il ôta tous ses vêtements à l’exception de sa tunique, et se cacha dans le four.

Sur ces entrefaites le peuple et les gardes traquaient les Berbers comme s’ils eussent été des bêtes fauves. Ces malheureux furent massacrés partout où ils avaient cherché un refuge, dans le palais, dans la salle de bain, dans la mosquée. Les femmes du sérail d’Abdérame échurent en partage aux gardes, qui les conduisirent à leurs demeures.

Mohammed triomphait. Proclamé calife dans la chambre où le calife détrôné se tenait caché, il se rendit vers la grande salle et s’assit sur le trône, entouré des gardes et de la populace. Cependant sa position était précaire tant que son prédécesseur vivait encore. Il ordonna donc de le chercher partout, et quand enfin on l’eut trouvé, il le fit mettre à mort (18 janvier 1024).

Mohammed prit le titre de Mostacfî. Il tâcha de se rendre populaire en donnant de l’argent et des titres à tous ceux qui en voulaient; mais la colère de la bourgeoisie et de la noblesse fut extrême quand il nomma son ami, le tisserand, premier ministre. Au reste, son règne ne fut pas de longue durée. Il gouverna mal, comme cela se conçoit. Sachant que l’on conspirait contre lui, il fit jeter en prison plusieurs membres de sa famille. L’un d’entre eux fut même étranglé sur son ordre, ce qui causa une grande indignation à Cordoue. Il fit aussi arrêter les principaux conseillers de son prédécesseur, tels que les deux Ibn-Hazm, et afin de ne pas être frappés du même sort, Abou-Amir ibn-Chohaid et plusieurs autres quittèrent la capitale et se rendirent à Malaga auprès du Hammoudite Yahyâ, qu’ils excitèrent à aller mettre un terme à l’anarchie qui régnait à Cordoue[446]. Les tentatives qu’ils firent à cet effet ne demeurèrent pas absolument infructueuses. On apprit du moins à Cordoue que Yahyâ se préparait à venir attaquer la ville, et alors une émeute y éclata (mai 1025). Le vizir de Mohammed II, l’ancien tisserand, fut égorgé à coups de couteaux par le peuple, qui, dans sa rage brutale, ne cessa de frapper son cadavre que lorsqu’il eut perdu tout reste de chaleur. Quant à Mohammed II, son palais fut cerné, et alors les gardes vinrent le trouver et lui dirent: «Dieu sait que nous avons fait tout ce que nous pouvions pour affermir votre pouvoir, mais nous voyons à présent que nous avons tenté l’impossible. Nous devons nous mettre en marche pour aller combattre Yahyâ qui nous menace, et nous craignons qu’il ne vous arrive quelque chose de fâcheux quand nous serons partis. Nous vous conseillons donc de quitter la ville en secret.» Voyant que tout était perdu pour lui, Mohammed résolut de suivre leurs conseils. Ayant donc pris le costume d’une chanteuse et s’étant couvert le visage d’un voile, il sortit du palais et de la ville, accompagné de deux femmes. Puis il alla cacher sa honte dans un obscur village de la frontière, où il fut empoisonné par un officier trop compromis pour n’avoir pas été forcé de le suivre, mais qui s’ennuyait d’être enchaîné à un proscrit[447].

Pendant six mois, il n’y eut pas de monarque à Cordoue. La ville fut gouvernée, tant bien que mal, par le conseil d’Etat; mais une telle situation ne pouvait encore se prolonger longtemps. Un jour il faudrait en arriver là, mais le moment n’était pas venu; le vieux monde s’écroulait, mais le nouveau n’en était qu’aux essais. Aux hommes de bon sens la monarchie semblait encore la seule forme de gouvernement compatible avec l’ordre, mais en qui la rétablir? Dans la personne d’un Omaiyade? On l’avait voulu, on l’avait tenté, on avait choisi le meilleur prince que possédât cette maison alors qu’on avait donné le trône à Abdérame V, et cependant l’entreprise avait complétement échoué. Pour maintenir l’ordre, pour contenir la populace toujours inquiète, toujours agitée, et prête à tout moment pour l’émeute, le pillage et l’assassinat, il fallait un prince qui disposât de troupes étrangères, et les Omaiyades n’en avaient pas. On s’avisa donc de rendre le trône au Hammoudite Yahyâ, dont on n’avait pas eu trop à se plaindre, et cette pensée ne vint pas, ce nous semble, à quelques personnes mal-intentionnées, comme un auteur arabe donne à l’entendre[448], mais à tout le parti de l’ordre, qui ne voyait pas d’autre moyen de salut. On entra donc en négociations avec Yahyâ qui résidait à Malaga. Il accepta l’offre des Cordouans sans empressement, presque avec indifférence, et se défiant de la mobilité habituelle de ceux qui la faisaient, sachant d’ailleurs que pour eux il n’était qu’un pis aller, il resta où il était et se borna à envoyer à Cordoue un général berber accompagné de quelques troupes (novembre 1025).

L’événement montra qu’il avait agi sagement. Les habitants de la capitale ne tardèrent pas à se dégoûter de la domination africaine, et ils prêtèrent une oreille avide aux émissaires des seigneurs slaves de l’Est, Khairân d’Almérie et Modjéhid de Dénia, qui leur disaient que, s’ils voulaient s’en affranchir, leurs maîtres viendraient les aider. Cette promesse n’était pas vaine. Dans le mois de mai de l’année 1026, lorsque les esprits leur parurent suffisamment préparés, les deux princes marchèrent vers la capitale avec des troupes nombreuses, et alors les Cordouans se mirent en insurrection et chassèrent le gouverneur que Yahyâ leur avait donné, après avoir tué un assez grand nombre de ses soldats. Cela fait, ils ouvrirent leurs portes à Khairân et Modjéhid; mais quand il s’agit d’établir un gouvernement, les deux princes ne furent pas d’accord, et comme Khairân craignait d’être trahi par son allié, il se hâta de retourner à Almérie (12 juin). Modjéhid resta encore quelque temps dans la capitale, mais lui aussi la quitta sans avoir rétabli la monarchie. Après son départ, les membres du conseil d’Etat résolurent de le faire, encore qu’une triste expérience eût dû leur apprendre qu’ils allaient tenter l’impossible. Un prince omaiyade, jeté sans l’appui de troupes étrangères au milieu de deux classes irréconciliables, était condamné d’avance à succomber soit par une insurrection populaire, soit par une conspiration des patriciens. Pour rétablir un gouvernement stable, le rappel des Omaiyades n’était donc qu’un moyen trompeur, mais c’était le seul que les plus habiles sussent imaginer. Abou-’l-Hazm ibn-Djahwar, alors l’homme le plus influent dans le conseil, chérissait surtout cette idée. Il se concerta donc avec les chefs des frontières qui passaient pour appartenir au parti omaiyade ou slave, mais qui, à vrai dire, n’avaient en commun entre eux qu’une haine profonde contre les Berbers. Après de longues négociations, quelques-uns de ces seigneurs donnèrent enfin leur assentiment au projet, probablement parce qu’ils étaient convaincus qu’il n’avait aucune chance de réussir, et l’on résolut de donner le trône à Hichâm, frère aîné d’Abdérame IV Mortadhâ. Ce prince demeurait à Alpuente, où il avait cherché un refuge après le meurtre de son frère. Dès le mois d’avril 1027, les habitants de Cordoue lui prêtèrent serment, mais près de trois ans se passèrent encore avant que toutes les difficultés fussent aplanies, et pendant ce temps, Hichâm III, surnommé Motadd[449], errait de ville en ville, car plusieurs chefs s’opposaient à ce qu’il se rendît à Cordoue[450]. Les Cordouans apprirent enfin qu’il allait arriver. Les membres du conseil d’Etat firent aussitôt, pour le recevoir avec pompe, les préparatifs nécessaires; mais avant que tout fût prêt, on reçut la nouvelle, le 18 décembre 1029, que Hichâm allait entrer dans la ville. Les troupes se portèrent alors à sa rencontre, et toute la ville retentit de cris d’allégresse. La foule encombrait les rues par lesquelles le prince devait passer, et l’on s’attendait à le voir déployer une pompe magnifique et toute royale. Cet espoir fut déçu: Hichâm était monté sur un cheval médiocre et pauvrement équipé; il portait des vêtements simples et nullement en harmonie avec la dignité califale. Il n’y eut donc aucun prestige; néanmoins le peuple le salua avec de bruyants témoignages de joie, car on espérait que les désordres étaient finis et qu’un gouvernement équitable et vigoureux allait renaître.

Hichâm III était peu fait pour réaliser de telles espérances. Bon et doux, il était en même temps faible, irrésolu, indolent, et ne savait apprécier que les plaisirs de la table. Dès le lendemain les patriciens furent à même de se convaincre que leur choix n’avait pas été heureux. Il y eut alors, dans la salle du trône, une grande audience, et tous les employés furent présentés au calife; mais nullement accoutumé aux réceptions, aux harangues, le vieillard put à peine balbutier quelques mots, et un des grands dignitaires dut prendre la parole en son nom. Ensuite, quand les poètes lui récitèrent les odes qu’ils avaient composées à l’occasion de son avénement au trône, il ne sut leur adresser aucune parole gracieuse; il ne semblait même pas comprendre ce qu’on lui récitait.