Le début du calife avait donc déjà dissipé toute illusion; mais ce fut pis encore quand, peu après, il nomma Hacam ibn-Saîd son premier ministre. Client des Amirides, Hacam avait exercé d’abord le métier de tisserand dans la capitale, et c’est là qu’il avait fait la connaissance de Hichâm, car les princes omaiyades formaient souvent des liaisons dans les basses classes de la société, dont ils recherchaient l’appui. Plus tard, pendant la guerre civile, Hacam s’était fait soldat, et comme il ne semble avoir manqué ni de bravoure ni de talents militaires, il était monté rapidement en grade, et avait gagné l’estime des seigneurs des frontières sous lesquels il servait. Ensuite, Hichâm ayant été proclamé calife, il était allé le trouver, et lui ayant rappelé leur ancienne amitié, il avait su si bien s’insinuer dans ses bonnes grâces, qu’il n’avait pas tardé à le dominer entièrement. Nommé premier ministre, il prit soin que la table du monarque fût chargée chaque jour des mets les plus exquis et des meilleurs vins; il l’entoura de chanteuses, de danseuses, il tâcha, en un mot, de lui rendre la vie aussi douce que possible, et le faible Hichâm, indifférent à tout le reste, trop heureux même de ne pas avoir à se mêler d’affaires qui l’ennuyaient, lui abandonnait volontiers le gouvernement de l’Etat.
Hacam trouva le trésor vide. Pour suffire aux dépenses, il fallait trouver des revenus plus considérables et plus prompts que ceux que la loi accordait; mais comment s’y prendre? Lever de nouvelles contributions, il ne fallait pas y songer, c’eût été le plus sûr moyen de se rendre impopulaire. Le ministre dut donc recourir à divers expédients, peu honorables il est vrai, mais commandés par la nécessité. Ayant découvert des objets précieux que les fils de Modhaffar l’Amiride avaient déposés chez leurs amis, il s’en empara et força les principaux négociants à les acheter à un prix très-élevé. Il les contraignit aussi à acheter le plomb et le fer qui provenaient des palais royaux démolis pendant la guerre civile. Mais l’argent acquis de cette manière ne suffisant pas encore, il accorda sa confiance à un faqui haï et décrié, Ibn-al-Djaiyâr, qui, dans le temps, avait déjà indiqué au calife Alî ibn-Hammoud des moyens efficaces, mais honteux, pour remplir le trésor. Cette fois encore cet homme sut procurer à Hacam des revenus considérables aux dépens des mosquées. Cette action frauduleuse ne resta pas secrète, et les Cordouans, les faquis surtout, en murmurèrent. Il n’y avait pas longtemps, toutefois, que les faquis qui siégeaient dans le tribunal avaient laissé augmenter leurs traitements, quoiqu’ils n’ignorassent pas que l’argent qu’on leur donnait provenait de contributions illégales, et que, par conséquent, il ne leur était pas permis de l’accepter. Aussi Hacam s’indigna-t-il de l’hypocrisie des faquis, et il leur répondit en leur lançant un manifeste fulminant. Abou-Amir ibn-Chohaid, qui l’avait composé, le lut en public, d’abord dans le palais, ensuite dans la mosquée (juin 1030). Vivement offensés, les faquis tâchèrent de faire partager leur colère au peuple; mais comme les masses ne semblent pas avoir eu de graves motifs de plainte, ils n’y réussirent pas. De son côté, le gouvernement redoubla de rigueur. Un vizir qui avait trempé dans un complot, fut exécuté, et Ibn-Chohaid voulait qu’on sévît contre les gros bonnets, comme il disait. «Ne faites pas attention aux déclamations de cette troupe d’avares qui méritent bien qu’on les vole, disait-il dans une pièce de vers adressée au calife, et laissez à ma langue de basilic le soin de leur dire leur fait.»
Que si Hacam n’eût eu contre lui que les théologiens, il se serait maintenu au pouvoir, car à cette époque ils avaient trop peu de crédit pour lui nuire; mais il avait des ennemis bien autrement dangereux: presque toute la noblesse lui était hostile. La bassesse de sa naissance était aux yeux des patriciens une tache ineffaçable. Ils voyaient en lui, non pas un officier de fortune, mais un tisserand, et ils le mettaient à peu près sur la même ligne que le premier ministre de Mohammed II, quoiqu’il y eût une grande différence entre ces deux hommes, l’un n’ayant jamais été autre chose qu’un ouvrier, et l’autre ayant passé les meilleures années de sa vie dans les camps ou à la cour des princes de la frontière. Peu scrupuleux sur les moyens de remplir le trésor, ils auraient facilement pardonné à un homme de leur caste les opérations financières auxquelles le ministre avait été forcé de recourir; mais comme c’était un plébéien qui les avait faites, ils les dénoncèrent au peuple dès qu’ils en eurent le vent, et les exploitèrent au profit de leur haine. Cette haine, du reste, nuisait à leurs propres intérêts. Au commencement, Hacam ne s’était pas senti de répugnance pour eux, il ne les avait pas exclus de parti pris, à preuve qu’il avait fait du patricien Ibn-Chohaid son ami et son confident; mais comme il voyait qu’ils ne répondaient à ses avances que par le dédain et le mépris; comme il ne trouvait chez eux que mauvais vouloir, répulsion, hostilité ouverte, sa susceptibilité s’était alarmée, et il avait cherché ses employés parmi les plébéiens. Ceux auxquels il confiait les postes étaient frappés d’avance de la réprobation de la noblesse; aussi ne manquait-elle pas de dire que le ministre ne donnait les emplois qu’à «de jeunes tisserands sans expérience, des vauriens sans religion, qui ne s’occupaient que de vin, de fleurs et de truffes, qui montraient leur esprit aux dépens des gens les plus respectables, et se moquaient des malheureux qui venaient leur demander justice.» Quant à Hacam lui-même, ils le déclaraient un intrigant sans capacité, un officier sans courage, un bon cavalier et rien de plus. La haine les aveuglait peut-être; mais ce qui est certain, c’est que, pour faire tomber celui qu’ils haïssaient, ils recoururent aux moyens les plus odieux.
Ils tâchèrent d’abord de pousser le peuple à une émeute, en lui disant que la stagnation du commerce, dont les calamités publiques étaient la véritable cause, ne devait être imputée qu’aux droits que le ministre avait établis sur plusieurs marchandises. Ces discours portèrent leurs fruits, et quelques hommes du peuple promirent aux nobles d’aller attaquer la demeure du ministre; mais averti à temps par un de ses amis, ce dernier quitta son palais, et, s’étant installé dans celui du calife, il abolit les impôts dont on se plaignait, et adressa au peuple un long manifeste, dans lequel il disait qu’il n’avait établi ces droits que pour satisfaire aux besoins pressants du trésor, mais que dans la suite il tâcherait de s’en passer. Le peuple ayant donc cessé de murmurer, les nobles eurent recours à un autre moyen. Comme Hacam avait peu de confiance dans les soldats andalous qui étaient à la dévotion des patriciens, il tâchait de former des compagnies berbères[451]. Les Andalous en murmuraient, et les nobles ne manquèrent pas de fomenter leur mécontentement; mais s’apercevant de ce qui se tramait contre lui, Hacam prit des mesures efficaces pour maintenir les soldats dans l’obéissance et punit les boute-feu en retenant leur paye. Alors les patriciens essayèrent de le faire tomber en disgrâce auprès de Hichâm. Ils n’y réussirent pas davantage: Hacam avait plus d’influence qu’eux sur l’esprit du faible monarque, et l’entrée du palais leur fut interdite. Ibn-Djahwar seul, le président du conseil d’Etat, conservait un certain empire sur le calife, qui le regardait avec un sentiment de respect mêlé de reconnaissance, car c’était à lui qu’il était redevable de son trône, ou plutôt de son oisiveté dorée. Tous les efforts de Hacam pour faire destituer Ibn-Djahwar de ses fonctions demeurèrent infructueux; cependant il ne se laissait pas décourager; il insistait sans cesse auprès du monarque et se promettait bien de vaincre à la fin ses scrupules. Ibn-Djahwar le savait; il s’apercevait peut-être qu’il perdait du terrain, et dès lors son parti était pris: il fallait en finir, non seulement avec le ministre, mais avec la monarchie, et dorénavant le conseil d’Etat régnerait seul. Ses collègues goûtèrent facilement ce projet; mais comment feraient-ils pour gagner des partisans? La difficulté était là; il y avait bien des gens prêts à tout entreprendre pour détrôner Hichâm III, mais quant à substituer une oligarchie au gouvernement d’un seul, nul, sauf les membres du conseil, ne semble y avoir songé, tant les sentiments et les idées étaient encore monarchiques. Les conseillers crurent donc prudent de cacher leur jeu, et feignant de vouloir seulement substituer un autre monarque à Hichâm III, ils entrèrent en négociations avec un parent du calife. Il s’appelait Omaiya. C’était un jeune homme téméraire et ambitieux, mais peu clairvoyant. Les conseillers lui donnèrent à entendre que, s’il voulait se mettre à la tête d’une insurrection, il pourrait conquérir le trône. Sans soupçonner qu’il n’était pour eux qu’un instrument qu’ils repousseraient dès qu’ils s’en seraient servis, le jeune prince accueillit avidement leurs ouvertures, et comme il ne ménageait pas l’argent, il gagna facilement les soldats dont le ministre avait retenu la paye. En décembre 1031[452], ces hommes se mirent donc en embuscade, fondirent sur Hacam au moment où il sortait du palais, le jetèrent dans la boue, et l’assassinèrent avant qu’il eût eu le temps de tirer son épée; puis ils lui coupèrent la tête, et l’ayant lavée dans un cuvier de la poissonnerie, car le sang et la boue l’avaient rendue méconnaissable, ils la promenèrent au bout d’une pique. Omaiya vint alors diriger les mouvements des soldats et de la foule qui s’était réunie à eux, tandis que Hichâm, effrayé par les cris horribles qu’il entendait retentir autour de sa demeure, montait sur une tour très-haute, accompagné des femmes de son harem et de quatre Slaves.
—Que me voulez-vous? cria-t-il aux insurgés qui s’emparaient déjà du palais; je ne vous ai rien fait, moi; si vous avez quelque sujet de plainte, allez trouver mon vizir, il vous fera justice.
—Ton vizir? répondit-on d’en bas; on va te le montrer.
Et alors Hichâm vit, au bout d’une lance, une tête horriblement mutilée.
—Voici la tête de ton vizir, cria-t-on, de cet infâme auquel tu as livré ton peuple, misérable fainéant!
Tandis que Hichâm cherchait encore à apaiser ces hommes féroces qui ne lui répondaient que par des injures et des outrages, une autre bande pénétra jusqu’aux appartements des femmes, où l’on prit tout ce qui valait la peine d’être emporté, et où l’on trouva des chaînes entièrement neuves, que Hacam, disait-on, avait fait fabriquer pour les nobles. Omaiya stimulait les pillards du geste et des paroles. «Prenez, mes amis, criait-il, toutes ces richesses sont à vous; mais tâchez donc aussi de monter sur la tour et tuez-moi cet infâme.» On tenta l’escalade, mais en vain; la tour était trop haute. Hichâm appelait à son secours les habitants de la ville qui ne prenaient pas de part au pillage; mais personne ne répondit à son appel.
Cependant Omaiya, convaincu que les vizirs allaient le reconnaître pour calife, s’était établi dans la grande salle. Assis sur le sofa de Hichâm et entouré des principaux d’entre les pillards, auxquels il avait déjà conféré des emplois, il leur donnait des ordres comme s’il était déjà calife. «Nous craignons qu’on ne vous tue, lui dit un de ceux qui se trouvaient là, car la fortune semble avoir abandonné votre famille.—N’importe, lui répondit Omaiya; que l’on me prête serment aujourd’hui, et que l’on me tue demain[453]!» Le jeune ambitieux ne se doutait pas de ce qui se passait alors dans la maison d’Ibn-Djahwar.