Dès le commencement de l’émeute, le président du conseil avait délibéré avec ses collègues, qu’il avait convoqués dans sa demeure, sur les mesures qu’il fallait prendre, et tout ayant été réglé entre eux, les membres du conseil se rendirent au palais, accompagnés de leurs clients et de leurs serviteurs, tous bien armés. «Que le pillage cesse! crièrent-ils; Hichâm abdiquera, nous vous en répondons.» Soit que la présence de ces hauts dignitaires imposât à la multitude, soit qu’elle craignît d’en venir aux mains avec leur escorte, soit, enfin, qu’il n’y eût plus grand’chose à piller, l’ordre se rétablit peu à peu. «Rendez-vous et descendez de la tour, crièrent alors les vizirs en s’adressant à Hichâm; vous abdiquerez, mais vous aurez la vie sauve.» Malgré qu’il en eût, Hichâm fut obligé de se mettre entre leurs mains, car il manquait de vivres dans la tour. Il descendit donc, et les vizirs le firent conduire avec ses femmes dans une espèce de corridor qui faisait partie de la grande mosquée. «J’aimerais mieux être jeté dans la mer que de passer par tant de tribulations, s’écria-t-il pendant le trajet. Faites de moi ce que vous voudrez, mais épargnez mes femmes, je vous en supplie.»

A la nuit tombante les vizirs convoquèrent les principaux habitants de Cordoue dans la mosquée et se consultèrent avec eux sur ce que l’on ferait de Hichâm. On résolut de l’enfermer dans une forteresse qu’on nomma et de le faire partir sans délai. Quelques chaikhs furent chargés d’aller communiquer cette décision au captif.

Quand ils furent arrivés dans le corridor, un triste spectacle frappa leurs regards. Ils trouvèrent Hichâm assis sur les dalles et entouré de ses femmes qui pleuraient les cheveux épars et à peine vêtues. L’œil triste et morne, il tâchait de réchauffer dans son sein sa fille unique, qu’il aimait passionnément et jusqu’à la folie. La pauvre enfant, trop jeune encore pour comprendre le malheur qui avait frappé son père, frissonnait dans cet endroit mal aéré, humide et que le froid très-vif de la nuit rendait plus glacial encore, et elle se mourait de faim, car, soit oubli, soit raffinement de cruauté, personne n’avait songé à donner un peu de nourriture à cette famille infortunée.

Un des chaikhs prit la parole.

—Nous venons vous annoncer, seigneur, dit-il, que les vizirs et les notables, réunis dans la mosquée, ont arrêté que vous....

—Bien, bien, interrompit Hichâm, je me soumettrai à leur décision, quelle qu’elle soit; mais faites donc donner, je vous en supplie, un morceau de pain à cette pauvre enfant qui se meurt de faim.

Profondément émus, les chaikhs ne purent retenir leurs larmes. Ils firent apporter du pain, et alors celui qui portait la parole reprit en ces termes:

—Seigneur, on a arrêté qu’à la pointe du jour vous serez transporté dans une forteresse où vous devrez rester prisonnier.

—Soit, répondit Hichâm d’un air triste, mais résigné. Je n’ai plus qu’une seule grâce à vous demander: donnez-nous une lumière, car l’obscurité qui règne dans ce triste endroit nous fait peur.

Le lendemain, dès que Hichâm eut quitté la ville, les vizirs annoncèrent par un manifeste aux Cordouans que le califat était aboli à perpétuité et que le conseil d’Etat avait pris en mains les rênes du gouvernement. Puis ils se rendirent au palais. Omaiya y était encore. Il avait cru fermement jusque-là aux promesses secrètes des vizirs, et déjà il avait convoqué les officiers afin qu’ils lui prêtassent serment. Il allait être détrompé. Les vizirs reprochèrent aux officiers et aux soldats la précipitation avec laquelle ils allaient reconnaître un aventurier, sans avoir attendu la décision des notables. «Les notables, poursuivit Ibn-Djahwar, ont aboli la monarchie, et le peuple a applaudi à cette mesure. Gardez-vous donc, soldats, d’allumer la guerre civile; souvenez-vous des bienfaits que vous avez reçus de nous, et attendez-vous à en recevoir de plus considérables, si vous vous montrez disposés à nous obéir.» Puis s’adressant aux officiers: «Je vous charge, leur dit-il, d’arrêter Omaiya, de le conduire hors du palais d’abord, et ensuite hors du territoire de la ville.»