Ah! mon prince, je n’ai jamais d’autre désir, moi, que de faire ce que vous voulez; je me laisse conduire par vous comme le voyageur nocturne se laisse guider par les éclairs éblouissants. Voulez-vous retourner auprès de celle qui vous est chère, montez alors sur un fin voilier,—je vous suis;—ou bien, sautez en selle,—je vous suis encore. Ensuite, quand, grâce à la protection divine, nous serons arrivés dans la cour de votre palais, vous me laisserez retourner seul à ma demeure, et vous-même, sans vous donner le temps de déposer votre épée, vous irez vous jeter aux pieds de la belle à la ceinture d’or; puis, rattrapant le temps perdu, vous l’embrasserez, vous la presserez contre votre poitrine, tandis que votre bouche et la sienne murmureront de douces paroles, de même que les oiseaux se répondent par des chants mélodieux au lever de l’aurore[126].

Partageant son cœur entre l’amitié et l’amour, le jeune prince menait une vie charmante; mais elle fut troublée tout à coup: son père frappa Ibn-Ammâr d’une sentence d’exil. Ce fut pour les deux amis un coup de foudre; mais qu’y faire? Motadhid était inébranlable dans ses résolutions une fois prises. Ibn-Ammâr passa dans le Nord, et notamment à Saragosse, les tristes années de son exil, jusqu’à ce que Motamid, qui comptait alors vingt-neuf ans, succédât à son père[127]. Le prince s’empressa de rappeler auprès de lui l’ami de son adolescence, et lui laissa le choix entre les divers emplois du royaume. Ibn-Ammâr se décida pour le gouvernement de la province où il était né. Bien qu’il le vît à regret s’éloigner de sa personne, Motamid lui accorda néanmoins sa demande[128]; mais au moment où son ami lui disait adieu, les charmants souvenirs de son séjour à Silves et toutes ces premières émotions qui ne laissent aucune amertume dans le cœur se ranimaient en lui, et il improvisa ces vers:

Salue à Silves les endroits chéris que tu sais, ô Abou-Becr, et demande-leur s’ils ont gardé mon souvenir. Salue surtout le Charâdjîb, ce superbe palais dont les salles sont remplies de lions et de blanches beautés, de sorte que l’on se croirait tantôt dans un antre, tantôt dans un sérail[129], et dis-lui qu’il y a ici un jeune chevalier qui en tout temps brûle du désir de le revoir. Que de nuits n’ai-je pas passées là, à côté d’une jeune beauté aux larges hanches, à la mince ceinture! Que de fois les jeunes filles blanches ou cuivrées m’y ont percé le cœur de leurs doux regards, comme si leurs yeux eussent été des épées ou des lances! Que de nuits n’ai-je pas passées aussi dans le vallon au bord de la rivière avec la belle chanteuse dont le bracelet ressemblait à la lune dans son croissant! Elle m’enivrait de toutes les manières, tantôt de ses regards, tantôt du vin qu’elle m’offrait, tantôt, enfin, de ses baisers. Puis, quand elle jouait sur sa guitare un air guerrier, je croyais entendre le cliquetis des épées et me sentais saisi d’une ardeur martiale. Délicieux moment surtout que celui où, ayant ôté sa robe, elle m’apparut svelte et flexible comme un rameau de saule! «La fleur, me disais-je alors, est sortie du bouton[130]

Ibn-Ammâr fit son entrée dans Silves entouré d’un cortége superbe et avec une pompe telle que Motamid lui-même, quand il était gouverneur de la province, n’en avait jamais déployé une pareille; mais il se fit pardonner cette bouffée d’orgueil par un noble acte de reconnaissance, car, ayant appris que le négociant qui l’avait secouru dans sa détresse alors qu’il n’était encore qu’un pauvre poète ambulant, vivait encore, il lui envoya un sac rempli de pièces d’argent. Ce sac était celui-là même que le négociant lui avait fait parvenir rempli d’orge; Ibn-Ammâr l’avait soigneusement conservé. Pourtant il ne dissimula point à son ancien bienfaiteur qu’il avait trouvé son présent un peu mesquin, car il lui fit dire ces paroles: «Si autrefois vous nous eussiez envoyé ce sac rempli de froment, nous vous l’aurions renvoyé rempli d’or[131]

Il ne resta pas longtemps à Silves. Ne pouvant vivre sans lui, Motamid le rappela à la cour, après l’avoir nommé premier ministre[132].

X.

Comme Motamid et son ministre aimaient avant tout la poésie, la cour de Séville devint le rendez-vous des meilleurs poètes de l’époque. Les rimailleurs n’avaient aucune chance d’y faire fortune, car Motamid était un critique sévère qui examinait avec soin chaque poème qu’on lui présentait et qui en pesait chaque expression, chaque syllabe[133]; mais quand il s’agissait d’un poète de talent, sa générosité ne connaissait pas de bornes. Un jour il entendit réciter ces deux vers:

La fidélité à tenir ses promesses est à présent une chose bien rare. Vous ne trouverez personne qui pratique cette vertu, personne même qui y songe. C’est quelque chose de fabuleux comme le griffon, ou comme ce conte qui dit qu’un poète reçut un jour un présent de mille ducats.

—De qui sont ces vers? demanda-t-il.

—D’Abd-al-djalîl, lui répondit-on.