—Alerte maintenant! dit alors le Faucon gris à sa femme; coupe la corde, prends le mulet et fuis au plus vite avec ces enfants!
Tout cela fut fait en un clin d’œil. Le marchand criait comme un forcené, mais comme la campagne était presque déserte, un temps assez considérable s’écoula avant qu’un passant vînt à son secours, et ce passant n’étant pas assez fort pour le tirer du puits, il fallut attendre jusqu’à ce qu’un second vînt l’aider. Arraché enfin à sa prison souterraine, le marchand dut répondre à ses libérateurs qui lui demandaient ce qu’il était allé faire dans ce puits. Il leur raconta donc sa mésaventure avec force imprécations contre le voleur qui l’avait si indignement trompé. Bientôt elle fut connue de toute la ville; elle parvint même aux oreilles de Motamid, qui ordonna de détacher le Faucon gris de sa croix et de le lui amener. Quand il fut arrivé en sa présence:
—Tu es bien certainement le plus grand fripon qui existe, lui dit-il, puisque même la perspective de la mort ne suffit pas pour te faire renoncer à tes mauvais tours.
—Ah! mon prince, lui répondit le voleur, si vous saviez comme moi quel délice c’est que de voler, vous jetteriez votre manteau royal aux orties et vous ne feriez que cela.
—Maudit coquin! s’écria le prince en riant aux éclats. Mais voyons, parlons sérieusement! Supposons que je te donne la vie, que je le rende la liberté, que je le mette en état de gagner ton pain d’une manière honorable, et que je t’assigne un traitement qui suffise à tes besoins, t’amenderas-tu alors, abandonneras-tu ton détestable métier?
—On fait beaucoup pour sauver sa vie, seigneur, même on s’amende. Tenez, vous serez content de moi!
Le Faucon gris tint sa parole. Nommé brigadier de gendarmerie, il inspira dorénavant autant d’effroi à ses anciens confrères, qu’il en avait inspiré jadis aux paysans[136].
Au reste, Motamid menait joyeuse vie, sans trop s’occuper des affaires de l’Etat. «A mon avis, disait-il dans un de ses poèmes, être sage, c’est ne pas l’être[137].» Les festins absorbaient une partie de son temps, et puisqu’il voulait se montrer galant chevalier, force lui était d’en consacrer le reste aux jeunes beautés de son sérail. Ce n’est pas qu’il eût cessé d’aimer Romaiquia; au contraire, il l’aimait toujours avec passion; mais comme selon le code bizarre qui régit l’amour dans les pays musulmans, on peut se passer quelques fantaisies sans devenir infidèle pour cela, il adressait aussi de temps en temps ses hommages à d’autres dames, sans que Romaiquia, sûre de régner en souveraine sur le cœur de son époux, y trouvât à redire. La belle Aimée était charmante, et quand il buvait à sa santé, le prince trouvait au vin plus de bouquet qu’à l’ordinaire[138]. Luna lui tenait compagnie alors qu’il étudiait les vers des anciens poètes ou qu’il écrivait les siens, et si le soleil s’avisait de jeter un regard indiscret dans le cabinet d’étude, elle était là pour l’intercepter; «car elle sait, disait le prince, que la lune seule peut éclipser le soleil[139].» Plus prude, plus revêche, La Perle avait parfois des caprices; alors elle se mettait en colère, et il fallait que Motamid se donnât des peines infinies pour l’apaiser. Une fois qu’il s’était attiré son courroux, il lui écrivit pour lui présenter ses excuses. Elle lui répondit bien, mais sans placer son propre nom en tête de sa lettre, comme la coutume le voulait.
Hélas! elle ne m’a pas encore pardonné, dit alors le prince; autrement elle aurait mis son nom en tête de son billet. Elle sait que je l’adore, son nom, mais elle est si fâchée contre moi qu’elle ne veut pas l’écrire. «Quand il le verra, s’est-elle dit, il va le baiser. Eh bien, par Dieu! il ne le verra pas[140].»
Quelle gentille garde malade que La Fée! Le prince priait Allah de lui accorder comme une faveur d’être constamment valétudinaire, pourvu qu’il ne manquât pas de la voir constamment à son chevet, cette gracieuse gazelle aux lèvres pourprées[141].