Arrivé en présence de Yousof, Abdallâh descendit de cheval et lui dit que, s’il avait eu le malheur de lui déplaire, il le suppliait de lui pardonner. Yousof l’assura fort gracieusement que, s’il avait eu des griefs contre lui, il les avait oubliés, et le pria de se rendre à une tente qu’il lui indiqua et où il serait traité avec tous les honneurs dus à son rang. Abdallâh le fit; mais aussitôt qu’il eut mis le pied dans la tente, il fut chargé de chaînes.
Peu de temps après, les principaux habitants de la ville arrivèrent au camp. Yousof leur fit un excellent accueil, en les assurant qu’ils n’avaient rien à craindre de lui et qu’ils ne pouvaient que gagner au changement de dynastie qui allait avoir lieu. Et de fait, dès qu’il eut reçu leurs serments, il publia un édit qui portait que tous les impôts non prescrits par le Coran étaient abolis. Il fit ensuite son entrée dans la ville aux bruyantes acclamations du peuple; et descendit au palais afin de faire l’inspection des richesses qu’il renfermait et que Bâdîs avait amassées. Elles étaient immenses, prodigieuses, innombrables; les chambres étaient ornées de nattes, de tapis, de rideaux d’une énorme valeur; partout des émeraudes, des rubis, des diamants, des perles, des vases de cristal, d’argent ou d’or éblouissaient la vue. Il y avait notamment un chapelet composé de quatre cents perles dont chacune fut évaluée à cent ducats. L’Almoravide fut émerveillé de tous ces trésors; avant d’entrer dans Grenade, il avait déclaré qu’ils lui appartenaient, mais comme il avait plus d’ambition que de cupidité, il voulut se montrer généreux et les partagea entre ses officiers sans en garder rien pour lui-même. Cependant on savait que ce qui était exposé aux regards n’était pas tout encore, et que la mère d’Abdallâh avait enfoui bien des objets précieux. On la força d’indiquer les endroits qui lui avaient servi de cachettes; mais comme on soupçonnait qu’elle n’avait pas été sincère dans ses aveux, Yousof enjoignit à Moammil, qu’il nomma intendant du palais et des domaines de la couronne, de faire fouiller les fondements et les égouts de l’édifice[217].
Après ce qui venait de se passer, les princes andalous auraient été bien excusables, s’ils avaient rompu tout de suite avec Yousof. Cependant ils ne le firent pas; au contraire, Motamid et Motawakkil se rendirent à Grenade pour féliciter l’Almoravide, et Motacim y envoya à sa place son fils Obaidallâh. Chose étrange! l’aveuglement de Motamid était tel qu’il se flattait de l’espoir que Yousof voudrait céder Grenade à son fils Râdhî en dédommagement d’Algéziras qu’il lui avait enlevé! Il connaissait donc bien peu l’Africain, puisqu’il le supposait capable de céder un royaume! Au reste, Yousof le tira bientôt de son erreur. Il fut pour les émirs d’une froideur glaciale, ne répondit rien à l’insinuation de Motamid à propos de Grenade, et fit jeter le fils de Motacim en prison. Une telle conduite devait dessiller les yeux aux princes. Aussi Motamid conçut-il des inquiétudes très-vives. «Nous avons commis une faute bien grave en appelant cet homme dans notre pays, dit-il à Motawakkil; il nous donnera à boire le calice qu’Abdallâh a été obligé d’avaler.» Puis, prétextant d’avoir reçu l’avis que les Castillans menaçaient de nouveau les frontières, les deux princes demandèrent à Yousof la permission de le quitter, et l’ayant obtenue, ils se hâtèrent de retourner dans leurs Etats; après quoi ils proposèrent aux autres émirs qui régnaient en Espagne de prendre ensemble les mesures nécessaires afin de pouvoir se défendre contre l’Almoravide dont les projets n’étaient plus un secret pour personne. Cette démarche fut couronnée de succès. Les émirs s’engagèrent l’un envers l’autre à ne fournir aux Almoravides ni troupes ni approvisionnements, et ils résolurent de conclure une alliance avec Alphonse[218].
De son côté, Yousof se rendit à Algéziras, car il avait l’intention de se rembarquer et de laisser à ses généraux la tâche odieuse de détrôner les princes andalous. Chemin faisant, il ôta la petite principauté de Malaga à Temîm, le frère d’Abdallâh, prince tout à fait insignifiant, et fit avertir les faquis que, le moment décisif étant venu, il attendait d’eux un fetfa très-explicite. Ils s’empressèrent de répondre à son désir. Ils déclarèrent donc que les princes andalous étaient des libertins, des débauchés, des impies; que, par leur mauvais exemple, ils avaient corrompu les peuples et les avaient rendus indifférents aux choses sacrées, témoin le peu d’empressement que l’on mettait à assister au service divin; qu’ils avaient levé des contributions illégales, et que, bien que sommés par Yousof de les abolir, ils les avaient maintenues; que, pour mettre le comble à leurs forfaits, ils venaient de conclure une alliance avec le roi de Castille, c’est-à-dire avec l’ennemi le plus implacable de la vraie religion; que, par conséquent, ils s’étaient rendus indignes de régner plus longtemps sur des musulmans; que Yousof était délié de tous les engagements qu’il pourrait avoir pris envers eux, et qu’il était non-seulement de son droit, mais de son devoir de les détrôner sans retard. «Nous prenons sur nous, disaient-ils en terminant, de répondre devant Dieu de cet acte. Si nous sommes dans l’erreur, nous consentons à porter dans la vie future la peine de notre conduite, et nous déclarons que vous, émir des musulmans, n’en êtes pas responsable; mais nous croyons fermement que les princes andalous, si vous les laissez en paix, livreront notre pays aux infidèles, et ce cas échéant, vous aurez à rendre compte à Dieu de votre inaction.»
Tel était le sens général de ce mémorable fetfa, qui contenait en outre des accusations dirigées contre certains princes en particulier. Il n’y avait pas jusqu’à Romaiquia qui n’y eût sa place; on l’accusait d’avoir entraîné son époux dans un tourbillon de plaisirs, et d’être la cause principale de la décadence du culte.
Ce fetfa était précieux pour Yousof, mais voulant lui donner une autorité encore plus grande, il le fit approuver par ses faquis africains, et l’envoya ensuite aux plus célèbres docteurs de l’Egypte et de l’Asie, afin qu’ils confirmassent l’opinion des docteurs de l’Ouest par la leur. Il eût été naturel qu’ils se déclarassent incompétents, puisqu’il s’agissait d’affaires qu’ils ne connaissaient pas; mais ils se gardèrent bien d’en agir ainsi; l’idée qu’il y avait quelque part un pays où des hommes de leur profession disposaient des trônes flattait agréablement leur orgueil, et les plus renommés d’entre eux, le grand Ghazzâlî en tête, n’hésitèrent pas à déclarer qu’ils approuvaient en tout point le décret des faquis andalous. Ils adressèrent en outre à Yousof des lettres de conseils et l’engagèrent de la manière la plus pressante à gouverner avec justice et à ne jamais s’écarter de la bonne voie, ce qui voulait dire qu’il devait constamment s’en tenir à l’opinion du clergé[219].
XIV.
On pouvait prévoir quel serait le caractère de la guerre qui allait commencer: ce serait une guerre de siéges et non de batailles. Aussi les deux partis se préparèrent-ils, l’un à attaquer les places fortes, l’autre à les défendre; et l’armée almoravide, dont Sîr ibn-abî-Becr, un parent de Yousof, était le général en chef, se divisa en plusieurs corps, dont un alla assiéger Almérie, tandis que les autres se portèrent vers les forteresses de Motamid. Parmi ces dernières, Tarifa succomba dès le mois de décembre 1090[220]. Peu de temps après, tant leurs progrès furent rapides, les soldats de Yousof avaient déjà commencé le siége de Cordoue, où commandait un fils de Motamid, à savoir Fath, surnommé Mamoun. L’ancienne capitale du califat n’opposa pas une longue résistance: ses propres habitants la livrèrent aux Almoravides. Fath essaya encore de se frayer une route avec son épée au travers des ennemis et des traîtres, mais il succomba sous le nombre. On lui trancha la tête, que l’on mit au bout d’une pique et que l’on promena en triomphe (26 mars 1091)[221]. Carmona fut prise le 10 mai[222], et alors on put commencer le siége de Séville. Deux armées marchèrent contre cette cité; l’une s’établit à l’est, l’autre à l’ouest. Le Guadalquivir séparait cette dernière de la ville, qui, de ce côté-là, était défendue par la flotte.
La position de Motamid était donc devenue fort critique. Cependant un seul espoir lui restait: il comptait sur le secours d’Alphonse, auquel il avait fait les promesses les plus brillantes pour le cas où il voudrait l’aider. Alphonse s’était engagé à le faire, et il tint sa parole: il envoya Alvar Fañez vers l’Andalousie avec une grande armée. Malheureusement pour Motamid, Alvar Fañez fut battu près d’Almodovar par des troupes que Sîr avait envoyées à sa rencontre[223]. La nouvelle de ce désastre fut un coup de foudre pour le roi de Séville. Toutefois il ne désespérait pas encore; ce qui le soutenait, ce qui lui donnait des forces, c’étaient les prédictions, les rêves de son astrologue. Tant que les pronostics étaient favorables, il croyait qu’il serait sauvé par je ne sais quel miracle; mais quand ils devinrent mauvais, quand ils parlèrent d’une fin qui approchait, d’un lion qui saisit sa proie, il tomba dans un morne abattement et abandonna à son fils Rachîd le soin de la défense.
Cependant les mécontents qui voulaient livrer la ville à l’ennemi, s’agitaient, conspiraient et s’efforçaient de faire éclater une sédition. Motamid les connaissait, et s’il l’avait voulu, il aurait pu les mettre à mort, comme on le lui conseillait; mais répugnant à l’idée de terminer son règne par un acte aussi rigoureux, il se contenta de les faire observer. Il paraît cependant que la surveillance qu’on exerçait sur eux n’était pas assez active, car ils trouvèrent le moyen de communiquer avec les assiégeants, les aidèrent à faire une brèche, et le mardi 2 septembre, quelques Almoravides pénétrèrent par cette brèche dans la ville. A peine averti de ce qui se passait, Motamid saisit un sabre; puis, sans se donner le temps de prendre un bouclier ou une cuirasse, il se jette à cheval et se précipite sur les agresseurs, entouré de quelques soldats dévoués. Un cavalier almoravide lui lance un javelot. L’arme passe sous son bras et effleure sa tunique. Prenant alors son sabre à deux mains, il fend le cavalier en deux morceaux, repousse les autres ennemis et les force à chercher leur salut dans une fuite précipitée. La brèche fut réparée sur-le-champ; mais le péril, écarté pour un instant, ne tarda pas à renaître. Dans l’après-midi les Almoravides réussirent à brûler la flotte, ce qui causa une grande consternation parmi les assiégés, car ils savaient qu’après la destruction des vaisseaux la ville n’était plus tenable, et ils n’ignoraient pas non plus que, pour aller à l’assaut, les ennemis n’attendaient que l’arrivée de Sîr, qui devait leur amener des renforts. Aussi l’effroi fut tel que les habitants ne songèrent qu’à sauver leur vie. Quelques-uns se jetèrent dans le fleuve en tâchant de le traverser à la nage, d’autres se précipitèrent du haut des murailles; il y en eut même qui se glissèrent par les cloaques. Sîr arriva sur ces entrefaites, et le dimanche 7 septembre, il fit livrer l’assaut. Les soldats postés sur les remparts se défendirent bravement, mais ils furent accablés par le nombre, et alors les Almoravides pénétrèrent dans la ville, la pillèrent et y commirent toutes sortes d’excès. Leur rapacité fut telle qu’ils enlevèrent aux Sévillans jusqu’à leur dernier vêtement.