Bref, la vieille fille était une agréable chanoinesse.
Vers le temps qu'elle eut à subir la grande crise féminine, sa fortune, par l'établissement d'un chemin de fer qui lui prit une ferme, s'accrut. Alors, se sentant à la tête quelques vapeurs, elle voulut remuer. Elle fit des pèlerinages lointains, mais seule avec une amie et à loisir. Ayant vu des provinces et des figures nouvelles, elle se sentit différente ; sa curiosité très assoupie s'éveilla. Un ecclésiastique lettré lui prêta des livres d'histoire. Le roman ne parle que des amours possibles, l'histoire parle des amours réelles que certifient des lettres et des reliques. La vieille fille fut surprise ; elle rêva longuement un jour devant l'image d'un beau cardinal mondain qui décorait un livre grave.
Galeotto fu 'l libro e chi lo scrisse.
Elle ne s'était pas mariée par dévotion, ayant, entre les mains d'un prêtre implacable aux joies terrestres, fait vœu de se consacrer au Seigneur. Sa mère, informée de cela, pleura, menaça de mourir ; alors, elle différa, remettant ce délaissement du monde au temps où sa mère serait partie. Mais les années, sans amortir sa piété, avaient effacé peu à peu dans son esprit jusqu'au souvenir de ce vœu, et quand elle s'était trouvée libre de l'accomplir, elle n'y avait plus pensé. Le prêtre fanatique était mort. L'heure du mariage aussi était morte. Ayant refusé tous les partis du pays, elle était devenue, sans s'en apercevoir, la vieille fille ; et maintenant qu'elle s'en apercevait, il était trop tard. D'ailleurs, elle était heureuse ainsi, et plus heureuse encore depuis qu'elle rêvait.
La vieille fille rêvait donc, par un beau soir de la fin de septembre, en écossant des pois dans son jardin, de concert avec sa servante. On voyait, couchée le long de la rivière, comme une paresseuse, la petite ville ; un de ses bras à demi nus montait vers la gare ; l'autre allait se perdre dans une forêt ; sa tête formait l'église ; son corps, la cité ; et ses jambes, les faubourgs. Tout cela sommeillait et même la gare, entre deux cris.
La vieille fille rêvait si bien que sa servante, lasse de n'obtenir aucun assentiment à ses discours, s'était tue ; elle rêvait si bien que, la cloche de la porte d'entrée ayant sonné, elle sursauta et se leva à demi, l'air égaré.
Ce qui entrait ne correspondait pas à son rêve. Elle reconnut une de ses amies de jeunesse, une pauvre femme qui vivait à la campagne, mariée à un petit notaire et chargée d'enfants. Un garçon d'une douzaine d'années, vêtu d'un triste uniforme gris, suivait cette forme, l'air humble et la casquette à la main.
L'accueil fut froid, mais la pauvre femme fut si aimable, elle apportait de si jolies fleurs de village, des prunes si grosses, que la vieille fille retrouva son sourire. On lui présenta l'enfant, qui allait, le lendemain, entrer au collège de la ville comme pensionnaire. Or, les parents, très occupés, et pas riches, ne pourraient venir le voir, il y avait loin, que trois ou quatre fois par an, peut-être. Et ce que l'on demandait, c'est que, parfois, quand cela ne la désobligerait pas trop, elle fît sortir ce gamin qui était bien sage, bien doux, bien respectueux, et bon élève, puisqu'il venait de conquérir une bourse.
La vieille fille consentit. Cela lui parut tout d'abord une œuvre de charité.
— Si je ne puis m'en occuper, dit-elle, Rosalie ira le chercher et le surveillera. Elle le mènera à ma ferme des Pins, s'il fait beau. Il boira du lait. Aime-t-il cela?