— Eh bien, oui, c'est moi, et pourtant je ne suis pas coupable. Je vivais seule avec elle et elle avait si mauvais caractère que personne, depuis six mois, n'est resté chez elle plus de deux heures de suite, et le matin seulement. On ne peut donc accuser que moi ; j'ai réfléchi et j'ai compris cela. D'abord, j'avais pensé à me sauver en ne disant rien, en restant devant vous et devant tous les juges, muette et comme morte ; mais j'ai compris encore que mon silence me condamnerait. C'est seulement ce matin, à mon réveil, que les choses sont devenues claires pour moi ; jusque-là, il m'avait semblé vivre dans une nuit lourde et je songeais que peut-être on me laisserait là, qu'on m'oublierait. Quand vous me faisiez venir, j'entendais vos paroles sans les comprendre, mais je souriais, je crois, parce que j'étais contente d'entendre parler. Cette nuit sans doute tout s'est arrangé dans ma tête, à mon insu. Je vais donc vous raconter l'histoire telle qu'elle est. Je ne suis pas coupable.

Catherine n'avait de vulgaire que la condition équivoque d'où elle sortait. Son emploi tenait le milieu entre celui de dame de compagnie et celui de servante. Elle avait été institutrice. Ses origines étaient modestes, mais dignes. Elle était grande, pâle sous des cheveux bruns à reflets roux, et ses yeux étaient verts. Quand elle releva la tête, avec un mouvement de défi, le juge considéra ces yeux verts avec un certain effroi.

« Des yeux verts, se disait-il, des yeux de chat, des yeux de monstre! »

Elle abaissa ses paupières, attendant une réponse ; puis les releva, l'air interrogateur.

« Des yeux verts, mais d'un beau vert tendre et profond, songeait le juge. Des yeux d'amoureuse… C'est évident, il y a un homme dans cette histoire… Elle veut sauver son amant. Qu'elle aime, ses yeux le disent ; qu'elle soit aimée, sa beauté le jure. Quelle misère que la justice et qu'importe au monde la disparition de cette vieille femme, si cela a mis du bonheur dans ces yeux lointains! Qu'ils doivent être beaux, quand ils sont fous!… Ah! mais, c'est moi qui deviens fou… »

Il fronça les sourcils, dit simplement :

— Je vous écoute.

Mais Catherine avait très bien eu conscience de l'effet produit par son attitude de femme, et elle se fit femme encore plus.

— Il y a deux ans, j'entrai chez Mme W., en qualité de dame de compagnie, mais je m'aperçus aussitôt que je serais tenue, au moins la plupart du temps, de remplir un office plus humble. Les femmes de chambre demeuraient rarement plus d'une semaine ; une querelle, des soupçons, la mauvaise humeur constante décourageaient ces filles. Ayant ma part de ces traitements revêches, je songeai d'abord à quitter la place, moi aussi, quand je m'aperçus qu'elle me craignait un peu et qu'en somme, avec de l'adresse, je pourrais lui tenir tête. Je restai. Dans les derniers temps, je faisais venir une voisine pauvre qui me déchargeait du gros ouvrage et je tenais la maison seule, sans le concours d'aucun domestique. Ainsi, j'obtins quelque paix, finissant même par sourire des propos désobligeants qui m'étaient adressés. Jamais elle ne m'adressait la parole que sur un ton rogue et insolent, mais je ne répondais pas, et cela passait. J'aurais supporté cette vie, en attendant mieux, car je sortais fréquemment…

— Vous alliez voir votre amant?