— Oui, Monsieur, j'allais voir mon amant tous les jours, et je retournerai le voir tous les jours, quand vous me le permettrez…
Les yeux verts s'étaient faits si doux à la fois et si ardents que le juge n'osa en braver l'éclat. Il baissa la tête et dit :
— Continuez, je vous prie.
Il jouait avec un crayon, dessinait n'importe quoi sur une grande feuille de papier blanc.
— J'en étais, reprit tranquillement Catherine, au chapitre des soupçons. La cuisine nous venait du dehors, mais c'est moi qui, naturellement, la disposais ; elle passait par mes mains, j'en étais responsable. Comme nous n'avions pas les mêmes goûts, elle tolérait que je fisse pour moi des choix particuliers. C'est ce qui causa mon malheur, — et le sien, ajouta-t-elle, avec cruauté.
— Comment cela?
— Eh! Parce qu'elle se mit à croire, à croire…
— A croire ce qui devait arriver, dit le juge.
— Oui, Monsieur, à croire ce qui devait fatalement arriver, ce qu'elle préparait elle-même, non de ses propres mains, mais de ses propres paroles. Tout d'un coup, elle repoussait son assiette, criait : « Catherine, vous avez voulu m'empoisonner? » Je répondais avec calme : « Moi, Madame, je n'ai jamais pensé à cela, vous le savez bien. » Elle reprenait : « Alors, mangez de ceci. » Et je me résignais à puiser un morceau dans l'assiette repoussée. Satisfaite, Mme W. reprenait son repas, en murmurant : « Allons, ce n'est pas encore pour aujourd'hui. » Ces mots, si souvent répétés, agirent sur moi comme un commandement. Je les entendais la nuit, dans mes rêves et parfois même sans dormir. J'aurais dû fuir. Hélas! je restai. Il m'arriva, vers le même temps, les plus graves chagrins. Mon amant tomba malade, dut être éloigné de Paris. Je devins folle, si l'obsession est une folie, et un matin je me pris à répéter, comme une litanie : « C'est pour aujourd'hui! C'est pour aujourd'hui! »
Le juge tira sa montre et se leva brusquement.