— Vilain! dit Aline.

— Pendant quelques instants, dit Alain.

Celle qu'on appelait la Bleue était une orpheline. Fille de la plus tendre amie de la mère d'Alain et d'Aline, elle était entrée toute petite dans la maison où elle avait grandi, et pourtant on sentait qu'elle n'était pas tout à fait de la maison. Son caractère la séparait de sa famille adoptive. Elle était sombre, et ils étaient riants ; elle semblait craindre la vie, et ils s'y plongeaient avec joie, jeunes et vieux comme dans un tiède océan ; ni les uns ni les autres n'avaient beaucoup de volonté. Paule, au contraire (c'était son véritable nom), semblait toujours en état de tension morale, et s'il lui arrivait de rire comme tout le monde, elle s'arrêtait brusquement, dès qu'elle reprenait conscience d'elle-même. Un philosophe eût trouvé dans cette enfant la passion de souffrir que les prêtres ont tant exploitée dans les femmes, où elle n'est pas rare, et que les hommes y aiment presque toujours, parce que leur orgueil en est flatté ou bien, plus simplement, parce qu'ils trouvent cela tout naturel. De telles créatures sont très difficiles à apprivoiser, car elles sont très défiantes et aussi très craintives. Souvent, on les croit méchantes, et elles ne sont que peureuses. Les plus avancées dans l'art de se faire souffrir cherchent à déplaire, comme d'autres cherchent à plaire, mais elles ont toujours un motif secret et, quand on l'a deviné, on devient leur maître.

Paule n'était ni laide ni jolie. Si les traits de sa figure un peu ramassée s'éclairaient par hasard d'un sourire, elle devenait agréable ; ses yeux auraient parlé, si elle ne leur eût imposé le silence ; elle était petite, sans maigreur, assez légère, et ses cheveux, très abondants, étaient châtains, de cette nuance neutre qui est peut-être la plus séduisante, parce qu'elle est la plus mystérieuse, parce qu'elle ne présage rien.

Avec les deux jeunes filles, il y avait deux jeunes femmes, et c'était à elles, naturellement, qu'Alain faisait la cour. Il ne savait trop laquelle lui plaisait davantage, ni même si elles lui plaisaient, l'une ou l'autre. Très brunes toutes les deux, elles lui faisaient presque peur, mais comme elles répondaient à ses agaceries, il les agaçait, un peu comme on tourmente des bêtes singulières, pour voir ce qui va se passer. Il se passait que, tout en jouant, elles échangeaient des regards obliques et que chacune, tour à tour, s'épanouissait, quand elle avait reçu une faveur particulière. A l'une, Alain baisa le bout des doigts, et le corsage, où les doigts se réfugièrent vite, se gonfla comme une grosse vague. Il s'approcha de l'autre, en traître, et effleura de ses lèvres le duvet de la nuque : la nuque et toute la femme frissonnèrent longuement.

Immobile, le regard vague et l'air dédaigneux, Paule semblait ne rien voir et voyait tout. Elle semblait ne rien sentir et elle souffrait.

« Moi, je ne suis rien. Il ne m'a pas regardée une seule fois! Il est vrai que je suis laide, et si mal habillée avec ce bleu qui ne me va pas! Mais cela me convient d'être ainsi. Oh! je voudrais lui déplaire encore plus! »

Alain, à ce moment, la remarqua.

« C'est elle, tout de même, qui est la plus jolie. »

Il lui lança à la tête une rose qu'il venait de voler à l'une des jeunes femmes.