Alain tourna la tête vers elle. Sa figure esquissait un sourire.
— Oui, je m'en vais aussi, attends-moi.
Elle avait songé :
« Il m'a regardée d'un air ironique. Il croit que je veux le surveiller, quelle idée! Je me moque bien de lui! »
Aline entra au salon. Paule monta à sa chambre. Elle versa de l'eau dans un petit vase de cristal bleu et, avant d'y mettre la rose, elle la respira, elle la regarda longuement, soudain, d'un geste brusque, la porta à ses lèvres.
« Mais je suis folle! J'ai honte de moi-même! Que me fait cette fleur? Quelle bêtise! Non, non, non. »
Et elle froissa la rose avec une violence passionnée, la jeta brisée sur le tapis, en piétina les pétales, toute gagnée à une colère d'enfant. Revenue à elle, elle balaya avec soin vers la cheminée les débris de sa joie méprisée, mais une crise de revirement la saisit dans cette humble attitude et, le petit balai de foyer dans sa main crispée, l'autre main appuyée au marbre, ridicule et tragique, elle pleura.
Paule eut encore une fois la force de réagir. Elle se releva, baigna ses yeux, s'astreignit à lire trois pages du Trésor des humbles et descendit, calme et froide. Tout le monde était rentré. Elle servit le thé, avec Aline, comme d'habitude.
Alain, pendant cela, avait continué ses jeux d'adolescent. Alain, qui avait dix-huit ans, était gauche et insolent, mais en toute innocence, car il se croyait très adroit, ayant déjà conquis deux chambrières et une petite fleuriste de la ville voisine ; il les avait vues, tour à tour, pâmées de plaisir et de chagrin et il leur avait dit, chaque fois, les paroles que la situation exigeait : il ne se croyait donc pas insolent, mais au contraire bien élevé et même affable.
Il était assez grand et svelte, sans barbe et les cheveux ras ; sa tête n'avait que deux tons superposés, le rose et le cuivre avec, dans le rose, deux grandes fleurs bleues. Il était singulier et séduisant ; les femmes le désiraient, comme elles désirent un bijou éclatant et rare, mais, pensant trop à lui-même, il ne s'apercevait pas de leurs désirs. Les amies de sa mère ou de sa sœur lui semblaient, d'ailleurs, d'imprenables citadelles. Celles-ci, cependant, avaient montré des faiblesses et il commençait à les croire vulnérables.