Le service intégral de deux ans avait déjà beaucoup favorisé les femmes qui se destinent aux professions libérales et de même aux professions commerciales, qui demandent un long apprentissage technique et des connaissances spéciales. Le service intégral de trois ans va achever de les mettre dans une situation tout à fait privilégiée et il est possible que l’on voie augmenter beaucoup, d’ici quelques années, le nombre des femmes médecins, des femmes avocates, des femmes commis de bureau. Déjà notablement plus précoces que les hommes, les voilà encore pourvues d’une avance de trois ans sur leurs concurrents. Elles feraient mieux d’en profiter au lieu de se plaindre éternellement d’un esclavage chimérique. Elles n’ont qu’à le vouloir pour déloger les hommes d’un tas de positions acquises. Mais il y aura un revers à cette conquête. Les hommes, gagnant de plus en plus difficilement leur vie, se trouveront de moins en moins enclins au mariage, d’où baisse probable de la natalité. On commencera à voir cela dans dix ans. Il faut prévoir aussi une diminution de l’expansion commerciale et beaucoup d’autres diminutions dans tous les domaines, que l’activité un peu incohérente des femmes arrivera difficilement à combler. En tout cas, le moment est unique pour elles et si dans un quart de siècle elles n’ont pas immensément accru leur importance sociale, c’est qu’elles ne sont bonnes à rien et que leurs revendications féministes ne sont qu’un mode des traditionnelles criailleries féminines. Mais, quoi qu’il arrive, il ne faut pas croire que la prolongation du service militaire puisse n’avoir de conséquence que dans l’ordre militaire. Tout se tient dans une société aussi complexe et aussi tassée que la nôtre et ce serait faire preuve d’une bien médiocre capacité politique que de ne pas considérer quelques-uns des retentissements très probables de la nouvelle loi.

RAISONNEMENTS

« La médecine restera dans l’empirisme tant que la monarchie traditionnelle et héréditaire ne sera pas rétablie en France. » Quand j’ai lu le matin une belle phrase, j’ai du plaisir pour toute la journée, car si j’aime à raisonner, j’aime encore plus à entendre déraisonner. C’est pourquoi je goûte assez peu les écrits qui flattent mes opinions ou qui font appel au bon sens (chacun est d’avis que c’est la même chose). Une telle lecture d’ailleurs engendre la paresse de l’esprit. Les élucubrations adverses, au contraire, en éveillant la contradiction, le maintiennent en état de bataille. C’est sain, c’est ravigotant. Mais il ne suffit pas de la contradiction pour allumer de la joie ; il faut que cette contradiction prenne un tour bien absurde ou bien obscur, bien péremptoire, bien aphoristique. Je pense que la phrase ci-dessus répond à ces conditions. Je l’ai trouvée dans une citation, dois-je dire, et il est probable que je n’en connaîtrai jamais ni le commencement ni la suite. Mais y a-t-il une suite ? Cela m’a l’air de la conclusion d’un long raisonnement. Il doit être beau. J’y rêve. Cependant je ne me chargerais pas de le refaire. S’il s’appuie sur les bases historiques, j’ose dire que ces bases me sont inconnues, mais il y a tant de manières de lire l’histoire ! J’ai plutôt vu l’empirisme en médecine coïncider avec l’ancien régime, mais je ne voudrais pas établir une relation de cause à effet entre ces deux états. Peut-être que je suis un esprit timoré, mais cela m’est impossible. De même je ne vois pas bien comment on peut être amené à découvrir qu’une Restauration monarchique s’opposerait au règne de l’empirisme en médecine. Je dédie ce raisonnement, dont je n’ai découvert que la beauté, non le secret, au Spectateur, organe philosophique qui s’est fait un jeu de démontrer les mécanismes les plus complexes de la pensée. Voilà de quoi exercer sa perspicacité.

LES FORÊTS

Le Touring-Club va essayer de défendre les forêts contre les vandales. Il faudrait intéresser à leur cause les vandales eux-mêmes, et cela sera difficile. Je pense qu’il ne suffira pas de leur réciter les supplications de Ronsard aux bûcherons de la forêt de Gâtine :

Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras…

Ce bruit des haches qui faisait couler la sève et saigner le cœur du poète les réjouit au contraire ; si d’entières provinces leur appartenaient, ils les tondraient volontiers. Il en sera ainsi fatalement de toute chose belle qui peut se transformer en or. Comment atteindre ces gens-là et comment les attendrir ? Le seul moyen est peut-être de faire passer sous le contrôle de l’État les forêts qui subsistent encore. C’est ce qu’on va essayer de faire pour la forêt d’Eu. Mais il serait un peu socialiste de demander qu’on le fasse pour toutes les forêts qui appartiennent à des particuliers. Et puis, cela deviendrait vite un moyen de chantage contre l’État. Payez, où j’y mets la cognée sinon des moyens de ratissage un peu plus perfectionnés ! Le sentiment qui fait agir le Touring-Club est donc des plus louables et l’opinion publique lui en sera reconnaissante, même s’il n’arrive pas à toucher l’âme ligneuse des marchands de bois. Il l’essaiera peut-être encore en leur démontrant qu’ils ont intérêt à conserver les arbres qui protègent plus qu’ils ne le croient les pâturages et les labours dont du moins ils ne sauraient contester l’utilité. Mais quel contraste entre ces instituteurs et ces enfants du peuple qui travaillent courageusement à l’œuvre du reboisement des flancs de montagne et des hauts plateaux et ces grands seigneurs qui vendent leurs forêts pour qu’on en fasse des poteaux télégraphiques, des traverses de chemins de fer et du papier ! Je sais bien que les forêts sont soumises à un mauvais régime foncier, mais ne pourraient-ils consentir à un léger sacrifice pécuniaire, quand il s’agit d’entretenir des domaines si beaux et si utiles au bien général ? Espérons que l’on trouvera des arguments idoines à la dureté de leurs cervelles.

CIRCULATION

Il paraît que M. Hennion a entrepris de résoudre le problème de la circulation dans Paris. C’est peut-être s’avancer un peu. Disons toujours qu’il l’étudie. Cela donne confiance. Mais qu’il ne s’engage à rien. Si c’était la quadrature du cercle ? Comment faire à la fois qu’une ville soit populeuse, riche, affairée, avide d’air, de promenades, et que ses rues, la plupart très étroites, soient dénuées d’encombrement ? Comment satisfaire à la fois ceux qui vont à pied et ceux qui vont en automobile, ceux qui veulent aller vite et ceux qui veulent être bercés dans une lente voiture. Le plus court serait de s’en prendre aux habitants et de ne leur permettre de ne sortir de chez soi qu’à tour de rôle ; mais puisque ce n’est pas possible, le mal n’a guère de remède. On voudrait supprimer les fiacres maraudeurs. Ils sont une gêne, soit. Mais il est bien commode de trouver sous la main la voiture dont on a besoin. Il y a si peu de stations de fiacres à Paris. Il en faudrait quasi à chaque coin de rue ; mais cela serait une nouvelle source d’encombrement, d’autant plus que l’administration a soin de les placer presque toujours à contre sens, le long du côté où les voitures n’auraient pas le droit de se tenir, si elles étaient en marche ; de sorte que pour quitter son poste, il faut qu’un fiacre viole la loi élémentaire de la circulation et de même pour le regagner, au retour. Mais ce n’est peut-être là qu’un point secondaire. Le grand inconvénient est le peu de largeur de quelques-unes des voies les plus fréquentées. L’avenue des Champs-Élysées, de la Concorde au rond-point, devrait être élargie, et la place respective des voitures à chevaux et des automobiles mieux répartie. J’y étais hier. C’était infernal, et chaque fois que les agents faisaient arrêter la quadruple file, c’était un remous effroyable. Chauffeurs et cochers sont heureusement admirables de sang-froid et de précision. Sans cela Paris serait un bien pire chaos. Il ne faut pas les abrutir par des règlements trop compliqués. Leur liberté d’esprit est notre seule sauvegarde.

FONCTIONNAIRES