Est-ce parce que les traitements sont trop maigres que les candidats se font plus rares aux fameuses « places du gouvernement » si chères à toute la province ? Je ne le crois pas. Ce qui éloigne les jeunes gens c’est d’abord la difficulté de certains examens devant lesquels ils se sentent à la fois incapables et paresseux. Puis les examens, à tort ou à raison, ont une très mauvaise réputation. On tient dans le public qu’ils ne sont guère que le masque de la faveur et que les listes de réception sont établies d’avance. Est-ce vrai ? Si j’en devais croire mon expérience personnelle, je répondrais presque affirmativement. J’en ai des exemples certains. Mais il serait injuste de généraliser. Enfin, la troisième cause de cette pénurie est la non progression de la natalité d’une part et la progression du nombre des emplois d’autre part. Voilà la vérité. La France ne produit plus assez de jeunes gens. Il y a beaucoup moins crise du fonctionnarisme que crise de la population. Comme il y a moins de jeunes gens, il y a moins de candidats capables d’affronter un examen sérieux. On dit que les grandes administrations privées en ont tant qu’elles veulent. Sans doute, mais plus prudentes que l’État, elles ne réclament d’eux qu’une capacité élémentaire et d’ailleurs suffisante à l’expédition de la besogne qui leur écherra. Elles recrutent facilement leurs employés et pourtant elles les paient beaucoup moins encore que l’État et sans leur donner cette stabilité qu’il leur offre. Non, même avec les appointements actuels, c’est l’État qui aurait la préférence si les examens qu’il impose n’étaient pas décourageants pour la médiocrité des candidats. Mais en abaisser le niveau, ce serait faire un aveu bien humiliant pour la nation.

PANAMA

Les nouvelles de Panama sont mauvaises. Un glissement s’est encore produit le long du canal et il est probable qu’il s’en produira toujours en attendant le tremblement de terre qui ravagera tout, qui défera l’actuel canal et peut-être en creusera un autre un peu plus loin. L’isthme semble en effet destiné à être coupé par les soins mêmes de la nature. Mais l’homme de ce temps est impatient. Il a hâte de mettre en œuvre les magnifiques instruments que lui fournissent la science et l’industrie, et, malgré tous les glissements, toutes les catastrophes prévisibles, on passera prochainement par le canal de Panama et ce ne sera pas une révolution aussi grande que celle qu’a construite l’imagination des hommes. On s’en apercevra peu d’abord, mais surtout on s’y habituera si vite qu’on ne se souviendra plus des temps où un bateau devait faire le détour par le cap Horn. Il fut un moment où pour aller à Buenos Aires, on était obligé de suivre un itinéraire fantastique imposé par la prudence espagnole. Les bateaux d’Europe s’arrêtaient devant l’isthme, on transportait les marchandises à Panama. Là elles reprenaient la mer jusqu’au Pérou, puis s’engageaient dans la longue voie de terre qui mène par de durs chemins vers La Plata. Ces tyrannies absurdes ont engagé les colonies espagnoles à la révolte. Il est vrai que des facilités de communication auraient sans doute eu le même effet. Le canal de Panama en aura un que l’on peut prévoir avec certitude. Il facilitera la main-mise de l’Amérique du Nord sur l’Amérique du Sud qui déjà en dépend économiquement. Toutes les républiques du Pacifique y passeront. Mais cela est-il de nature à beaucoup nous passionner ? Réservons nos émois pour des choses moins lointaines.

QUERELLES D’ÉTAT

L’État fabricant et commerçant est un être de raison, mais de bien peu de raison, ou du moins doué d’une sorte de raison mystérieuse, dont l’essence échappe au commun. Ayant fabriqué tabac et cigares, non seulement mauvais commerçant, il se désintéresse de la vente, mais il se fâche contre ceux qui la propagent et l’encouragent. « J’ai, dit-il, des préposés pour cela. Mon tabac et ses succédanés ainsi que mes timbres, mes allumettes et mon papier à vignettes se vendent généralement en des endroits parfumés à l’absinthe, au tord-boyaux et au vin bleu. C’est là et pas ailleurs qu’il faut acquérir mes produits et, les ayant acquis, il faut les consommer soi-même. Qui les revend, avec ou sans bénéfice, est coupable, encore qu’il ne m’ait fait aucun tort et qu’au contraire il ait augmenté la vente desdits produits, dont au reste, je me contrefiche. C’est ainsi. » Oui, c’est ainsi. On peut admirer ou ne pas admirer, mais il faut en tout cas renoncer à comprendre. Et pour montrer qu’il ne plaisantait pas, il a commencé par faire condamner à l’amende un maître d’hôtel, un seul, qui offrait contre rétribution des cigares achetés au bureau de tabac voisin. Il aurait pu, tout aussi bien d’ailleurs, en faire condamner cinq cents, ainsi qu’un nombre illimité de garçons de café, car tous exercent ce petit commerce au grand jour. On se demande quelle tête ferait le client si on refusait de lui servir avec son café le demi-londrès traditionnel et si on lui répondait : « Allez le chercher vous-même. » Peu importe que le prix soit majoré ou non, le bénéfice se retrouve dans le pourboire. Mais n’est-il pas bien comique aussi qu’on occupe des magistrats surchargés de besogne à juger des causes à ce point saugrenues ?

P.-S. — Les Finances ont donné de la présente histoire une interprétation différente. Ce ne serait qu’un avis à la fraude et à la contrebande. Il fallait le dire.

LE SYSTÈME MÉTRIQUE !

J’ai mis un point d’exclamation à la suite de cette modeste formule pour indiquer que, moi aussi, je sais en apprécier les bienfaits théoriques, quoique pratiquement, il ne m’a jamais été possible d’y retrouver mon chemin. Je viens de lire, sur ce mode de numération, un véritable dithyrambe et certes je n’ai pas l’intention d’y contredire, car il paraît que l’on reconnaît le mauvais Français essentiel à ce qu’il ne s’évanouit pas d’admiration devant une manière de compter à la fois si simple et si hermétique. Pourtant ! Eh bien, oui, je le dirai. Le système décimal est beaucoup plus maniable pour calculer les distances astronomiques que pour acheter des pommes de terre, du tabac ou du sucre et généralement toutes sortes de marchandises ; les praticiens du commerce, grand et petit, ont eu recours à toutes les ruses pour éluder cette manière de compter, tout en ayant l’air de scrupuleusement la suivre. Les marchandises, quelle que soit leur unité de poids ou de quantité, ne se divisent pas par dix, comme l’exigerait ce système idéal, mais par deux, par quatre, par huit. Vous n’obtiendrez que très difficilement, dans une confiserie, cent grammes de gomme, et il y a même des chances pour qu’on ne vous comprenne pas ; mais si vous énoncez un quart, vous êtes servi de suite. Or un quart, en jargon commercial, c’est cent vingt-cinq grammes, cela n’a rien de décimal. Les révolutions n’y ont rien fait. L’unité commerciale est toujours la livre et tout ce qu’on a pu faire, c’est de rendre la livre décimale, mais de la supprimer du vocabulaire, impossible. Les autorités ont de même inventé le boisseau décimal, le demi-setier décimal, la chopine décimale ; le peuple n’a pas cédé, s’il décimalise, c’est sans s’en apercevoir. Et que de choses échappent à la fameuse règle ! La marine compte par nœuds, la typographie par points ; l’heure n’est pas décimale ; regardez la mesure inscrite au bord de votre chapeau, à l’intérieur de vos gants, à la semelle de vos souliers, rien de décimal. Le système est resté, même en France, aussi superficiel que possible et les pharmaciens commencent à inscrire l’once sur leurs catalogues. Est-ce bien le moment du dithyrambe ?

SUR LE JURY

Le jury est une très ancienne institution anglo-saxonne, c’est-à-dire datant d’une époque où l’Angleterre n’était encore qu’un mélange obscur d’Angles et de Saxons. Il a traversé la période danoise, la période normande, plusieurs révolutions ; on peut donc dire qu’il est parfaitement adapté à la psychologie de ceux qui sont devenus et demeurés des Anglais et dans lesquels on n’aperçoit aucune trace de désaffection pour ce mode de justice. Il n’en est pas de même chez les divers peuples qui l’ont adopté au temps où l’Angleterre passait pour être le modèle des gouvernements. En France, par exemple, le jury inspire de sérieuses inquiétudes. Mais c’est peut-être parce que nous n’en avons guère transplanté que la moitié. Nous confions bien au jury criminel le soin de juger les crimes, mais nous avons gardé et même perfectionné une magistrature de carrière qui est appelée à connaître des délits. De sorte que tout ce qui est grave est soumis à la jugeotte de l’épicier, de l’horloger et du cafetier voisins, mais que pour tout ce qui est léger on fait appel à des gens munis de diplômes conquis à la suite de longues études judiciaires et qui, de plus, ont fait des stages prolongés dans la maison de justice où l’on apprend à connaître la psychologie du délinquant. Cela a l’air d’un défi au sens commun et cela n’en a peut-être que l’air. En Angleterre, on sait que le jury a une compétence universelle : il connaît d’une escroquerie aussi bien que d’un meurtre. Criminels et délinquants sont donc également privilégiés, si le jury est un privilège. Mais, toujours si le jury est un privilège, que dire d’un système judiciaire où le criminel seul est privilégié ?