LES CONQUÊTES DE LA CENSURE
Ce que la censure perd d’un côté, il faut qu’elle le regagne de l’autre. Abolie pour les écrivains de profession et même il me semble pour les militaires, elle vient d’être rétablie pour les préfets et sous-préfets. Mais ce n’est rien auprès de la grande victoire qu’elle vient de remporter en Italie. Un groupe de femmes catholiques, m’apprend un journal italien, La Voce, a réussi à persuader au gouvernement que le cinématographe était immoral et dangereux pour les mœurs. Donc, dorénavant, tous les films italiens, qu’ils soient fabriqués à Milan ou à Palerme, devront être envoyés à Rome où une commission les fera défiler sous ses yeux ahuris, mais perspicaces. Elle veillera à ce que les scènes de plein air se déroulent selon la plus grande décence, qu’une des ombres n’y prenne pas sur une autre ombre un baiser intempestif et que lesdites ombres, si elles sont féminines, y soient enfermées dans des robes montantes, dans l’ombre, veux-je dire, d’une robe montante non moins que descendante, et que toutes ces ombres veuillent bien s’agenouiller devant la madone, quand il y a lieu, et montrent enfin la plus grande déférence pour toutes les convenances sociales. On dira que j’exagère, mais j’ai vu assez de films italiens pour juger qu’ils n’ont qu’un défaut, celui d’être parfaitement inanes et du sentimentalisme le plus odieux, quoique le plus convenable et le plus sirupeux. Qu’est-ce que la censure pourra bien trouver à reprendre dans ces histoires sans paroles et même sans intentions et qui dépassent en niaiserie nos films parisiens, ce qui n’est pas peu dire ? Tout de même, il y aurait peut-être une censure à exercer au cinématographe. Elle prohiberait l’absurde « film d’art » et ne tolérerait que le film sans art, celui qui est la représentation toute bête d’un fait ou d’un spectacle naturel. J’attends cette révolution pour me plaire tout à fait dans ce lieu de délices. Quel art serait le cinéma sans le film d’art !
LE MARIAGE
Une demande en mariage qui n’aurait pas été précédée d’un accord complet entre les parties aurait beaucoup de chance aujourd’hui pour paraître quasi-injurieuse à une jeune fille. Il n’en était pas de même dans le milieu du siècle dernier. La question se traitait d’abord entre parents, à la Turque, et ce n’est qu’alors qu’on demandait son avis à la jeune fille. Progrès certes sur l’époque et les mœurs où la jeune fille n’est pas même consultée, mais méthode qui nous paraît encore un peu barbare. Un journal contait hier que c’est ainsi que s’accomplit le mariage de Pasteur. Il n’eut donc rien d’original. Comme tout le monde, en 1845, il considérait que la jeune fille n’existait que dans le futur. Lui parler, chercher à s’en faire aimer aurait été considéré comme de conduite irrespectueuse, presque suspecte, surtout dans les rigides familles bourgeoises de province. Il y avait un protocole sévère. Un jeune homme bien élevé ne pouvait songer à s’entretenir, je ne dis pas même d’amour, mais de mariage avec une jeune fille. On faisait sa déclaration à la famille qui la transmettait, si cela lui plaisait. J’estime cependant qu’il y eut toujours des jeunes gens mal élevés, c’est-à-dire qui aimaient à traiter ces questions dans les petits coins, heureusement pour les jeunes filles. Et il y a des gens qui regrettent ces mœurs et qui appellent l’époque où elles dominaient, le bon vieux temps ! Il doit y avoir peu de jeunes filles de cet avis. Elles ont dorénavant la prétention d’exister, d’avoir leurs sentiments propres, leur volonté. On peut les attaquer sans qu’elles perdent contenance ; la riposte ne leur manquera pas. Et je trouve vraiment cela un peu plus digne, quoi qu’on dise, et plus respectueux de la liberté des filles et de leur jugement. D’ailleurs, c’est toujours le dernier état des mœurs qui semblera le meilleur à un homme sensé.
CÉLIBATAIRES
On reparle, et plus sérieusement que jamais, d’un impôt sur les célibataires. Rien, en apparence, ne semble plus juste, mais ce n’est peut-être qu’une apparence. D’abord, y a-t-il des célibataires, de vrais célibataires, des anachorètes ? Sans doute, mais ils sont assez rares, et si on ne frappait que ceux-là et d’une taxe modérée comme les billards, les chiens et les bicyclettes, cela ne fournirait pas un impôt très productif. Si l’on comprend sous ce titre tous les êtres de l’un et de l’autre sexe qui, à un certain âge, ne sont pas mariés, cela serait plus sérieux, mais peut-être pas très équitable, car on imposerait dans ce cas, outre une infinité de gens qui ne sont célibataires que de nom, avec ceux qui n’ont pas voulu, ceux qui n’ont pu se marier. La question n’est pas simple. Il y a le célibataire riche ou aisé et il y a le célibataire pauvre, mais il est rare que l’un ne fasse pas vivre une femme ; il est fréquent qu’il en ait un enfant ; quant à l’autre, sous prétexte d’atteindre le célibat, c’est la pauvreté que vous taxerez. Si c’est le fait de ne pas élever ostensiblement des enfants que l’on veuille atteindre, pourquoi laisser de côté les ménages stériles ? Si c’est le fait de s’être dérobé aux charges visibles de la famille, on devra noter que ces charges sont assez souvent compensées par une dot et que d’ailleurs la vie d’un couple est loin d’être deux fois plus onéreuse que la vie d’un être isolé. Enfin les promoteurs de la chose considéreraient-ils le mariage comme un tel enfer qu’on ne saurait s’y dérober sans payer à la société une compensation ? Cette vue serait bien imprudente au point de vue social. Mais surtout je considère un impôt de ce genre comme attentatoire à la liberté. Ce serait une immixtion vraiment un peu abusive de la loi dans la vie privée.
LES EXPLOITÉES
C’est le nom qu’elles se donnent et on peut le trouver de bon augure. Quand on est exploité et qu’on le sait, c’est signe que la révolte n’est pas loin. Révolte non pas seulement contre quelques patrons, révolte contre nous tous qui exigeons de tels salaires pour nous vêtir à bon marché, pour manifester à bon marché notre joie ou notre patriotisme. Il s’agit des ouvrières en chambre qui gagnent soixante centimes par jour à façonner les drapeaux dont précisément aujourd’hui même beaucoup de fenêtres sont pavoisées. Si elles préfèrent (mais à quoi bon choisir) se livrer à la confection des corsages de lingerie, ce sera le même prix, mais beaucoup de travaux analogues rapportent moins encore, cinquante centimes pour dix et quelquefois douze heures de peine ! Et les traités d’histoire vous diront que le christianisme a aboli l’esclavage et que, dernier progrès, la Révolution a aboli le servage ! N’en croyez rien et surtout ne croyez pas que l’esclavage romain fut aussi dur que celui que nous imposons aux malheureuses qui ne peuvent se résigner à la prostitution ou qui n’ont pas le facies exigé pour ce métier. Soixante centimes par jour pour se loger, se nourrir et s’habiller à Paris ! Mon chat, qui est logé pour rien, qui n’a pas besoin de robe, de souliers ni de chapeau, dépense cela chez le boucher. Il est vrai qu’il est très difficile et qu’il ne lui faut rien moins que du foie de bœuf. A la rigueur, celles qui confectionnent les abat-jours pourraient s’en offrir un morceau de temps en temps puisque la journée de collage et de découpage leur rapporte jusqu’à un franc. Les uns disent : c’est triste ; les autres disent : c’est infâme. Il faut que les exploitées elles-mêmes disent : il faut que cela finisse. Aidons-les, mais comment ?
PROCÈS D’ANIMAUX
Je lisais hier, en parcourant la collection d’un très ancien magazine, la liste de tous les procès d’animaux connus alors (1883), mais les archives sans doute en contiennent bien d’autres. Au premier abord, cette pratique paraît absolument folle, un procès supposant que l’accusé aurait pu ne pas commettre l’acte qui lui est reproché. Il met en cause la volonté et s’il ne peut prouver cette intervention, le caractère criminel de l’acte disparaît : il faut le ranger parmi les accidents. Du moins, c’est ainsi que je conçois le mécanisme social. Partant de ce point de vue, il est évident que l’on considérera comme absurde la sentence portée contre une truie qui a dévoré un enfant. Il n’était pas besoin de tant de cérémonies pour se débarrasser de l’animal dangereux et l’on aurait pu sans scrupule s’épargner cette parodie de la justice. Cependant, sommes-nous bien sûrs que beaucoup de nos procès criminels ne soient pas aussi des parodies de la justice ? On peut très bien supposer qu’un jour viendra où les hommes seront aussi honteux d’avoir condamné dans les formes tant d’impulsifs sanguinaires, qu’ils le sont en retrouvant la trace de quelques porcs féroces et quelques chiens enragés qu’on jugea solennellement avant de les pendre ou de les assommer. Je ne désire pas que l’on pende, ni que l’on assomme, ni que l’on raccourcisse, n’importe quel humain sans procès, mais je désirerais peut-être qu’on ne mêlât pas l’idée de justice à l’examen de la criminalité de certains êtres évidemment irresponsables. Ensuite, je voudrais que l’on jugeât des faits et non des intentions, la plupart du temps imaginaires. Et alors nous serions ramenés, ou à peu près, aux conceptions, au fond très naturelles, qui mettaient sur le même plan l’animal et l’homme. On les croyait également responsables, ce qui revient au même que de les croire également irresponsables. Il y a une telle distance aujourd’hui entre ce que l’on sait et ce que l’on pratique que tout a l’air, en effet, d’une parodie.