LES MOINEAUX
Le conseil général de la Meuse a décrété récemment que le moineau est un animal nuisible, oh ! nuisible à l’agriculture seulement, et c’est peut-être vrai. Mais cela ne l’est peut-être pas. En d’autres termes, le moineau qui mange certainement des graines, mange certainement aussi des insectes et des chenilles. La séparation entre les deux régimes alimentaires est beaucoup moins rigide qu’on ne le croit généralement. Il en est des animaux, en particulier des oiseaux, un peu comme de nous-mêmes. On mange ce que l’on peut, bien plus souvent que l’on ne mange ce que l’on veut. Comparons-les plus étroitement à des mendiants ou à des pillards, à des maraudeurs qui savent très bien qu’ils ont faim mais qui ne savent pas avec quoi le hasard leur permettra de calmer leur faim. Ce sera particulièrement vrai pour le moineau. Habitué à vivre autour des maisons, des cultures, des vergers, il mange indifféremment de presque tous les produits des champs et ces produits sont en même temps que graines et fruits, larves et insectes, les uns renfermant les autres. Il est à peu près chimérique de vouloir classer les oiseaux en utiles et en nuisibles à l’agriculture. Celui qui mange cette année toutes vos cerises est aussi celui qui a mangé les larves qui sans cela se développeraient au printemps suivant en redoutables insectes dévastateurs. Il y a là un cycle très complexe de causes et d’effets. Tout se tient dans la nature. Ce n’est jamais impunément que l’on détruit un de ses rouages. Les cultivateurs de la Meuse en feront l’expérience.
NATIONALISME
Il est naturel qu’une nation soit nationaliste, qu’elle se préfère aux autres nations, qu’elle se fasse l’illusion de leur être supérieure en vertus sociales, en intelligence, en manières. C’est pour elle une condition de vie. Cela correspond pour les individus à l’estime de soi et quand il s’agit de toutes petites nations, elles trouvent encore, sans que les plus grandes soient portées à en rire, des motifs de fierté et d’allégresse. Le nationalisme est un sentiment qui ne devrait être individuel que dans la mesure où l’individu se sent solidaire du sentiment national. Malheureusement il n’en est pas ainsi. Il se trouve toujours quelques citoyens pour ériger en vertu un sentiment qui est si naturel qu’il en est invincible, et comme la vertu, principalement la vertu factice, est contagieuse, un parti politique se forme bientôt, qui s’arroge la prétention d’être plus nationaliste que les nationaux vulgaires, d’être pour ainsi dire sur-nationaliste. Cependant, il faut justifier ce titre insolent et c’est alors que commence la surenchère. Chacun s’ingénie. On ne se demande plus si une chose est bonne : elle est étrangère, donc proscrivons-la ; si cet ouvrier possède bien son métier, si ce commerçant est honnête et ingénieux : ils sont étrangers, qu’ils s’en aillent. Pour le moment, et nous sommes sans doute au faîte, la croisade se lève contre les pauvres filles qui viennent en France pour être institutrices : elles sont étrangères, elles ne peuvent être que des démons. Il y a quelque temps, c’était aux étudiants étrangers que l’on s’en prenait : plutôt les banquettes vides dans nos facultés que ce flot empoisonné d’étrangers ! Cela est fort triste et un peu bête, en un pays si mal peuplé. La France est-elle en train de retourner à l’état d’esprit paysan pour qui tout être non indigène est un intrus et un ennemi ? Cette manière de marcher au rebours de la civilisation est affligeante.
ADMINISTRATIONS
Je ne me croyais pas destiné à entrer en relations avec l’administration de la rue Guénégaud. Pourtant cela est arrivé, mais je crois qu’elles resteront lointaines. Elle n’est pas, en effet, très engageante. Que fait-on rue Guénégaud ? On y poinçonne les matières d’or et d’argent, on y paie des droits de douane pour lesdites matières. C’est un embêtement particulier auquel j’avais jusqu’ici échappé. Donc voici la lettre que la poste me fit hier parvenir : « A M. (le reste en blanc). Timbre de bureau (absent). J’ai l’honneur de vous informer qu’un objet à votre adresse, originaire de Pékin, qui paraît contenir des matières soumises aux droits de garantie, doit être ouvert par vous-même au bureau de la Garantie, rue Guénégaud, 4, à Paris, le 4 avril, à 10 heures du matin. Vous êtes donc prié de vous rendre au bureau indiqué, au jour et à l’heure fixés. » Dans la suite, on me menace, si je n’obtempère pas, des plus grands malheurs, notamment de voir ledit objet versé au bureau des rebuts « conformément aux dispositions des articles 903 et 937 de l’Instruction générale sur le service des postes ». Une note m’avertit que si je me présente, il faut me munir de pièces justificatives, comme diplôme universitaire, contrat de mariage, permis de chasse, etc., mais que je puis me faire représenter par un fondé de pouvoirs justifiant d’une procuration régulière. (Régulière ! Ce mot fait frémir.) Or, de quoi s’agit-il ? Je le sais à peu près. De quelque sceau ou cachet chinois en bronze, peut-être en argent, d’une valeur légale de trente ou quarante sous. J’irai voir au bureau des rebuts, ne fût-ce que pour me gausser d’une administration imbécile. Notez que l’adresse de la lettre administrative est incorrecte, que mon nom y est estropié, que cela me met dans l’impossibilité ou de justifier de mon identité, ou de faire établir une procuration valable, et cela à moins d’un faux. Les administrations ne peuvent rien faire simplement. Ce sont de grandes voleuses de temps.
STATISTIQUE
La statistique est une sorte d’algèbre. Ne la lit pas qui veut. Il ne suffit pas de bonne volonté. Elle suppose un tas de connaissances qu’elle ne contient point et dont il faut se munir d’avance. La statistique de la mortalité semblait prouver qu’on meurt plus en France que n’importe où et comme d’ailleurs il y a moins de naissances que n’importe où, cela nous donnait un tableau de notre pays assez sombre. Et l’on s’en prit aussitôt au défaut d’hygiène, aux taudis. Il apparaissait que la France n’était qu’un vaste quartier Mouffetard. Pourtant, il y a aussi quelques champs, quelques bois, quelques maisons ensoleillées. Alors quoi ? Cela tenait à quelque cause, puisque les statistiques l’affirmaient et que les statistiques ont toujours raison. C’est M. Mirman qui découvrit la clef de l’énigmatique statistique. On meurt davantage en France parce que la France est un pays de vieillards, un pays au contraire où la vie se prolonge souvent à son extrême limite. Mais si longtemps que vive un homme, il finit bien par mourir. On ne meurt davantage en France que parce qu’on n’y élève pas assez d’enfants. C’est comme si la statistique constatait qu’on disparaît plus souvent à soixante-dix ans qu’à sept ans. Cela n’a rien à voir avec la maladie et cela prouve au contraire qu’on meurt en France beaucoup moins de maladie que de vieillesse. Même il paraît que les épidémies y font relativement moins de ravages que les accidents, les violences et les suicides. A moins qu’on ne considère comme une épidémie permanente la tuberculose, ce philoxéra de l’humanité. Est-il vrai qu’on l’a enrayé en Angleterre et par quels moyens ? Est-ce qu’on ne confondrait pas avec la vaste Angleterre quelques rues vraiment trop empuanties de l’East End ? Et est-ce que dans son ensemble Londres serait devenu moins malsain que Paris ? Il faut tenir compte, même dans les statistiques, de la tendance de presque toutes les nations à se prétendre en meilleur point que les autres. Mais la pourriture est universelle.
MYSTÈRES DE LA STATISTIQUE
J’aurais cru à une plaisanterie, pas bonne et très usée, si je n’avais lu cela dans un journal qui passe pour très sérieux et qui, d’ailleurs, cite sa source, le Bulletin municipal, organe moins badin encore que lui-même, et si le dit bulletin n’offrait pour garantie la signature du docteur Jacques Bertillon. Mais c’est un fait qu’affirme ce savant homme que les cas de suicide sont beaucoup plus fréquents chez les fruitiers que chez les crémiers, chose d’autant plus extraordinaire que les deux professions sont généralement exercées par le même individu. Il y a là chez le marchand de fromage et de céleri un phénomène de dédoublement de la personnalité encore inexpliqué. Le mystère devient plus profond, si possible, quand des professions aussi éloignées que les musiciens et les ramoneurs sont rapprochées par la statistique dans le chapitre du suicide, lequel fait également beaucoup plus de ravages chez les scieurs de long que chez les menuisiers. Les scieurs de long sont au contraire sur la même page que les libraires et que les cochers. La statistique de M. Bertillon, dont je ne donne ici qu’une faible idée, s’occupe également des maladies et nous révèle que le diabète sévit en particulier sur les membres du clergé, et que les coiffeurs meurent plus jeunes que les libraires. Pourquoi ? Tout est mystère dans la statistique. On m’avait apprit dans mon enfance qu’il y avait une herbe qui guérissait les coupures des charpentiers et était sans effet sur les serruriers et autres gens qui ne sont pas charpentiers. Cela ne m’étonnait pas, car j’étais encore dans l’âge de l’heureuse simplicité et d’ailleurs j’avais dans ma bonne une grande confiance.