L’AUTOMNE
Je fus voir l’automne, hier, l’automne ambigu, dont on ne sait si c’est un dieu ou une déesse, encore que les premiers vents aient déchiré sa robe et qu’il ne reste autour de ses membres que des lambeaux de feuillage. Cette phrase emberlificotée veut dire que les uns écrivent la automne et les autres le automne. Quel embarras pour des mots qu’on a l’habitude de personnifier ! Pour moi je m’en rapporte au latin et à la symétrie : trois des saisons étant du genre masculin, il n’y a aucune raison pour conférer le genre féminin à la quatrième. Le latin hésitait entre le masculin et le neutre : tous deux se résolvent en français par le masculin. On parle du sexe des mots, je crois bien moi-même avoir disserté là-dessus, mais, toute réflexion faite, il ne faut voir là qu’une invention singulière des grammairiens. Il n’y a pas en latin de terminaison strictement réservée au masculin ou au féminin. Si tous les noms anciens en a sont féminins, bon nombre de noms en us le sont aussi et, par la suite, le grec fournit au latin beaucoup de noms en a qui furent qualifiés de neutres. Il y a bien l’hypothèse des deux langues, l’une réservée aux hommes, l’autre aux femmes, et qui se seraient mêlées à l’usage. Cela existe encore en plusieurs langues. Dans le basque, dans les langues indigènes de l’Amérique du Nord, une femme n’a pas le droit de se servir des noms réservés aux hommes. Il y a, pour chaque sexe, des verbes spéciaux pour exprimer le même acte. Pour l’automne il y a très longtemps que le mot, en France, est des deux genres. Saison ambiguë. Hier, c’était bien cela. Les arbres avaient encore leurs anciennes feuilles, à peine pâlissantes ou d’un jaune éclatant. Quelques-uns en avaient de nouvelles, d’un vert tendre. La saison était ambiguë, comme une femme.
VISION D’ÉTÉ
On voit des choses bien amusantes l’été, à Paris, quand les étrangers sont le seul spectacle de la rue. Ils sont si à leur aise parmi nous, si bien d’aplomb dans l’étalage de leurs vices ou de leurs fantaisies, qu’ils en deviennent admirables. Qu’elle me récréa, cette Anglaise, à la terrasse d’un café du boulevard Saint-Michel, avec ses garçons en costume de midshipman, sérieux et ramassés, ne regardant rien que leur mère, n’écoutant que leur mère, évaporée assez jolie, qui leur traduisait, en riant aux éclats, les échos galants de la Vie Parisienne. Ils formaient tous les trois comme un flot extravagant parmi les rares buveurs de bière. Il était à peu près neuf heures et demie du soir et la dame, quand j’arrivai là, entamait sa troisième absinthe « avec beaucoup de glace », ajouta-t-elle avec un rien de pudeur et aucune minauderie. Les boys, sérieux, la considéraient avec un peu d’inquiétude, mais respectueuse, et le plus jeune, qui avait une dizaine d’années, versait goutte à goutte l’eau frappée sur les morceaux de sucre. Les garçons n’avaient bu qu’un mélange rose de sirop et de glace pilée. Qu’était-ce que l’absinthe pour cette femme, qui avait l’air de se sentir dans un lieu de délices ? Une habitude ou une découverte ? Plutôt une découverte, et assez récente, une joie toute nouvelle dont elle épuisait rapidement la délectation continentale. Passant quelques jours dans le pays de l’absinthe, elle devait en prendre à toute heure et n’importe à quelle heure, avant et après les repas. Elle n’était pas ivre, mais d’une gaieté un peu avancée et nerveuse. Quel paradis de liberté que la France pour une Anglaise, et avec quelle sagacité elle en tire aussitôt le plaisir qui lui convient le mieux !
LA FÊTE DU MUGUET
C’est une fête que j’ai vue naître et que je serais bien fâché de voir mourir. Il faut, ce jour-là, avoir envoyé du muguet, comme il faut en avoir reçu. On en envoie à qui l’on aime, on en reçoit de qui vous aime, car le muguet porte bonheur et on ne saurait que vouloir le bonheur des êtres que l’on aime. Qui a inventé cela ? Peut-être les fleuristes. Peut-être les petites ouvrières de Paris, qui sont si superstitieuses. Mais au moins c’est là une jolie superstition à laquelle je me plie volontiers et, tout comme un autre, je serais très malheureux si quelques brins ne m’en étaient point parvenus dans la journée. Ne le croyez-vous pas ? Vous avez raison de ne pas le croire tout à fait. Je suis d’une superstition sérieuse et il faut autre chose que le manquement à un rite pour m’émouvoir. Je suis encore bien plus incapable de me fleurir moi-même de muguet pour faire croire qu’on a pensé à moi. C’est ce que je vis hier. Comme j’étais entré chez une fleuriste, je vis arriver une vieille dame qui choisit quelques brins de muguet, les attacha aussitôt à son corsage et sortit d’un pas plus léger. Personne n’avait songé à elle et elle ne pouvait le supporter, ni surtout supporter que les passants s’en aperçussent. Était-ce comique ou était-ce touchant ? Les deux à la fois, peut-être. Il y avait aussi dans ce geste quelque fierté de sentiment. On consent encore à être abandonné et malheureux, mais en secret. La peine devient plus lourde, que les autres voient et qu’ils peuvent commenter. Des gens ont horreur d’être plaints. Ils sont un peu de la race des martyrs, qui ne consentaient pas à avouer leur douleur. Je sympathise assez avec ces natures-là. Elles sont fortes et elles sont fières. Pourtant il faut bien reconnaître qu’elles ont plus de vanité encore que de fierté et que leur force est en partie faite de feintise. N’importe ! Cela vaut mieux que les geignards.
PLAISIRS FORAINS
Je me suis égaré hier à la foire ou la fête des Invalides parmi les bruyantes baraques, les tirs et les loteries. Je n’avais pas vu cela de près depuis bien longtemps et il m’a paru que cette industrie était plutôt en décadence ou du moins dans un état affligeant de stagnation. Je vois bien que les chevaux de bois sont devenus des cochons, des vaches ou des aéroplanes ; il n’y a même plus aucun cheval dans ces ménageries tournantes, mais elles tournent toujours du même train et du même bruit. Les musées d’anatomie qui avaient été plus ou moins prohibés ont refait leur apparition depuis quelque temps et ce sont peut-être les choses les plus curieuses, mais pas les plus courues, qu’on puisse voir là. Rien. C’est fort mélancolique et probablement fort moral, mais aussi fort déprimant. Il faut que le comique se mêle à tout. Donc, c’est là que se perpétuent en cire, mêlées aux représentations anatomiques et pathologiques, les effigies de quelques malandrins et de leurs victimes ; ce n’est pas assez d’avoir été assassiné, on est perpétué, pour une éternité relative, dans ces bagnes de hideurs ! Nulle différence de beauté entre le tué et le tueur et j’ai vu prendre l’un pour l’autre. Cela donne une bonne idée de la justice de l’histoire. Plus loin, ce sont des tableaux vivants d’une nouveauté aussi piquante que leurs titres : le Crépuscule, la Nuit, le Sommeil de Vénus ! En intermède, un monsieur décoré de plusieurs ordres magnétise la jeune Égyptienne qui, soudain atteinte de lévitation, s’élève et plane devant les spectateurs ébaubis. Mais tout cela est mesquin, pauvre, et ne rappelle que bien médiocrement les vieilles baraques de jadis, si animées, si retentissantes. Peu de monde et pas très gai. Ces divertissements semblent s’acheminer vers le marasme définitif.
DÉVASTATIONS
On accuse toujours la Révolution d’avoir démoli vieilles églises, vieux châteaux, vieux monuments de toute sorte. Certes, elle en fut la cause première, mais elle manqua d’argent pour passer des désirs aux actes. La plupart du temps, elle se contenta de confisquer et de vendre. Quand revinrent les Bourbons, tout était encore debout et ce n’est qu’à ce moment que se réalisa le grand vandalisme, celui qui à Rouen, par exemple, a remplacé par la triste caserne qu’on appelle l’Hôtel de Ville le délicieux Logis abbatial de Saint-Ouen, qui datait des premières années du seizième siècle. Cette merveille fut rasée en 1816. Tel fut un des dons de joyeux avènement de la Restauration, qui fut partout en France le contraire absolument de ce que signifie son nom. Est-ce aussi à ce moment-là que disparut la délicate porte Bouvreuil ? Je n’en sais rien, mais il n’y a aucun doute pour la porte du Bac qui, moins élégante, avait une grande allure. Je ne cite que ces fragments des vieux remparts, mais c’en est assez pour m’attendrir et je n’ai jamais passé sur les quais sans en reconstituer la vision. Comme ce qu’on a conservé du vieux Rouen, ce qu’on a supprimé aurait très bien pu s’accommoder à la civilisation moderne. D’ailleurs, quand on le démolit, avec une joie vandale, elle n’avait pas encore de bien grands besoins. On dévaste donc pour le plaisir, pour la propreté. Oui, c’est ainsi qu’on qualifiait la dévastation : on nettoyait. Tout ce qui sentait le moyen âge ou le seizième siècle paraissait odieux à des yeux auxquels le dix-huitième siècle avait enseigné les délices du fronton corinthien. Ces barbares étaient des classiques raisonnables : le romantisme ne régnait encore que dans quelques cervelles choisies, et c’est au romantisme que nous devons le respect et le sentiment de notre passé architectural. C’est à Notre-Dame de Paris que l’on doit sans doute la conservation de toutes les Notre-Dame de France.