LA VIE D’UNE VILLE

Il est difficile de comprendre un individu un peu complexe, de pénétrer entièrement son esprit et son caractère, de découvrir comment ses sensations présentes se relient aux sensations anciennes, quel est enfin le principe de sa vie. Mais la psychologie d’une ville est bien plus malaisée encore à établir dans sa continuité vivante, surtout quand il s’agit d’une cité qui a réussi, comme Rouen, à loger la civilisation la plus neuve et la plus active dans le cadre le plus ancien et, en apparence, le moins fait pour la vie d’aujourd’hui. Mieux on connaît cette ville et plus elle semble se dérober à l’observateur. Le présent n’y est pas juxtaposé au passé ; ils coïncident. On dirait d’un Bernard l’hermite qui s’est logé dans une coquille de hasard : il ne l’a pas appropriée à ses besoins, mais ses besoins y ont pourtant trouvé leurs aises. Voyez ce poste central d’électricité : il a trouvé sa place dans une vieille ruelle de truands dont il n’a pas modifié le caractère. Paris n’a pas su faire cela. A Paris on a dégagé les rares monuments anciens qui lui demeurent et on vient d’abattre encore de vieilles maisons autour de Saint-Séverin. Rouen n’a cédé que fort peu à cette manie et semble s’en repentir, car on n’y démolit plus rien. Malgré cela, tramways et automobiles cheminent fort bien le long des rues étroites aux vieilles maisons où s’accrochent les fils du trolley. Il y a partout une accommodation merveilleuse, et Rouen a été récompensé de son ingéniosité par la conservation de son caractère, ce qui ne l’empêche pas de s’étendre extérieurement, le long de la Seine, et de grimper aux collines voisines.

LE VANDALISME

Il vient un jour où les villes qui ont prospéré, qui se sont étendues démesurément sont atteintes à leur centre de congestion. Qu’il y ait quelques milliers ou quelques millions d’habitants autour de ce centre, le même phénomène se produit, à des proportions diverses : tous ces habitants, à certaines heures de la journée, affluent vers la partie centrale et les rues deviennent insuffisantes. Cette insuffisance a pris à Paris des proportions telles qu’aucun remède n’a été propice. On a doublé souterrainement les grandes artères, on y a mis un chemin de fer et cela n’a fait qu’augmenter le mal, en donnant aux multitudes le moyen d’affluer plus rapidement aux endroits de leur choix ou de leurs affaires. Alors il faut bien se résigner à élargir les rues, donc à abattre des maisons, et cela ne se fait pas sans dommage pour l’ancienne esthétique. Toute vieille rue menacée crie contre les vandales. Ce n’est pas toujours juste. Les vandales ne font souvent qu’obéir à la nécessité, et eux-mêmes qui ont crié le plus fort sont contents, un jour, que les vandales aient passé par là. D’autres fois, l’œuvre de démolition, où le vandale prend toujours du plaisir, n’apparaît pas d’une très claire utilité. Ainsi, en ce moment, il est question d’élargir une rue qui fait communiquer les deux rives à travers l’île Saint-Louis et des habitants de ce quartier insulaire s’insurgent contre ce que l’administration appelle, en son langage malséant, une opération de voirie, et ce qu’ils nomment, eux, une opération de vandalisme. Je ne fréquente pas assez l’île Saint-Louis pour me rendre compte de ses besoins, mais je l’ai toujours traversée avec une telle facilité qu’il me semble que la nécessité de lui agrandir ses rues pourrait bien n’être qu’illusoire. Il circule à ce sujet une pétition qui parle de son charme, de son parfum d’histoire française : est-ce un argument qui puisse toucher les ravageurs du calme et antique quartier Saint-Séverin ? J’en doute, mais je souhaite qu’il ait de la valeur.

LE BUSTE DE CAMOENS

Il y avait une statue ou un buste de Camoens. Il n’y en a plus. On l’enleva au moment même qu’en Portugal on célébrait sa mémoire en des fêtes populaires. C’est des histoires de rues dans le détail desquelles je n’entrerai pas. Camoens gênait le classement de son avenue. Voilà. C’est ici que cela devient amusant. Cet homme borgne, dit un conseiller municipal, ne s’harmonise pas avec la beauté de ces moellons sculptés et superposés en forme de cages à bipèdes. Nous tenons à l’harmonie. Faites-lui un second œil et nous classons. Le sculpteur protestait de son respect pour l’histoire où Camoens perdit un œil. Les propriétaires, avides de classement, déménagèrent Camoens. Alors on va classer. Le Portugal ne sera pas content, mais l’harmonie régnera à Paris, à ce que dit le conseiller municipal de ce quartier heureux. J’aime cette préoccupation d’harmonie. Cela indique une belle nature, mais je dois dire que je ne la comprends pas, car il y a des précédents à la désharmonie, des précédents qui ont tous été approuvés par le conseil municipal, dont cet harmonique conseiller n’est, après tout, qu’un fragment. Camoens a beau être borgne, était-il plus désharmonique que ce pochard de Musset qu’un ange gardien aide à s’asseoir au coin du Théâtre-Français ? L’était-il moins que ces tristes fantômes dont on a nanti le Cours-la-Reine, ou que le Béranger du square du Temple qui fait si peur aux enfants et ne fait pas peur aux moineaux ? Camoens avait cet avantage de ne pas tenir beaucoup de place et même de passer inaperçu, attendu qu’on ne passe guère dans son avenue. Allons ! Qu’on le mette au Luxembourg, ce cimetière des poètes !

ARCHITECTES

J’ai, je l’avoue, une grande animosité contre les architectes, mais je leur pardonnerais encore plus volontiers des gabegies comme celle de l’Imprimerie Nationale que le mauvais goût de leurs constructions. Tel palais dans un beau quartier de Paris est plus scandaleux, à mon gré, que le gaspillage de millions auquel ils viennent de se livrer rue de la Convention. Néanmoins, on reconnaîtra que cette dernière histoire est assez caractéristique d’une incapacité générale qui va de l’art à la maçonnerie, à la menuiserie et au choix même des terrains et des matières premières. Enfin, on leur demandait de construire une imprimerie et ils se sont révélés incapables de le faire. Infatués d’eux-mêmes, ils n’ont même pas eu l’idée, quoique n’en ayant jamais vu, d’aller visiter une de ces grandes imprimeries qui fonctionnent à merveille et ils ont livré un bâtiment où les planchers n’étaient pas assez solides pour supporter les lourdes machines modernes. Et tout à l’avenant. C’est que je crois bien qu’il n’y a qu’un seul homme capable de surveiller la construction d’une usine, c’est l’usinier qui a intérêt à ce que de toutes ses parties résulte un fonctionnement harmonieux. Est-ce qu’on apprend aux architectes à construire pour l’industrie ? Est-ce que c’est un souci digne d’un « artiste », d’un homme aux cheveux longs ? Les Romains n’avaient point de bâtiments industriels, ni les Grecs, ni les Assyriens ; donc une chose appelée imprimerie, même nationale, ne mérite aucun souci. Pourvu qu’elle rapporte de beaux honoraires, on y montrera toujours assez de génie. Les honoraires ont été beaux et ce n’est pas fini, ils le seront encore, puisqu’on s’apprête à voter de nouveaux millions. Et quand au génie, qu’on ne leur demandait pas, ils l’ont mis dans le désordre, dans l’incapacité et dans l’inconscience.

FIN

TABLE