LE PETIT VERRE
Je suis fâché que cette centenaire, une centenaire de cent dix ans, une surcentenaire, prenne régulièrement à jeun, et peut-être depuis des temps immémoriaux, un petit verre d’eau-de-vie. Ce sont de ces renseignements que les hygiénistes aimeraient autant ne pas voir dans les journaux, car cela ne peut servir qu’à pervertir les consciences, affaiblir, sinon détruire, la foi hygiéniste, incliner les hommes aux plus graves manquements. Un centenaire ne devrait jamais être présenté que sous les apparences de la sobriété la plus stricte. Il est même parfait qu’il n’ait jamais bu que de l’eau, ce qui prouve la vertu conservatrice de cet élément. Loin de moi l’idée de bafouer les commandements de la Ligue anti-alcoolique. Bien plus, je veux feindre d’y croire aveuglément. Cela me coûte d’autant moins que j’ai un goût des plus modérés pour l’alcool, mais, n’étant pas fanatique, je me vois obligé d’accepter les faits tels qu’ils se présentent à mon esprit. Même si l’histoire de cette centenaire était fabuleuse, j’en pourrais conter quelques autres, non de centenaires, peut-être, mais de vieillards très avancés en âge, qui ne se départirent jamais de telles habitudes, et s’en trouvent fort bien. Mais je ne les donnerai pas non plus comme des exemples à suivre. Il faut se méfier, en ces matières, et en d’autres, des exemples à suivre. Ce qui convient à l’un est funeste à l’autre. Il s’agit de soi et non pas du voisin. Il n’y a pas de règle de régime applicable à tous les hommes, et ce qui n’a pas été néfaste à la centenaire de Marseille le pourrait bien être pour vous qui me lisez.
LE COURANT D’AIR
On peut diviser l’humanité de bien des manières, selon les qualités, selon les défauts les plus répandus. Au point de vue du courant d’air, elle se répartit en deux classes bien distinctes, ceux qui le supportent et même s’y délectent, ceux qui ne le supportent pas et pour lesquels même il peut être dangereux. Or, ces deux classes d’être humains se rencontrent en nombre à peu près égal dans les autobus et dans les tramways : d’où conflit entre ceux qui ne peuvent respirer que les vitres baissées et ceux qui les redoutent et n’y voient que des portes ouvertes aux rhumes, maux de gorge et bronchites. L’ancien système des voitures à impériales (éternellement et vainement regrettées) résolvait à peu près la question. Les gens qui avaient besoin d’air pouvaient toujours monter en haut, et les gens qui s’en passent très bien pouvaient généralement se confiner dans leur boîte. Maintenant, il n’est plus de remède et il faut ou supporter le courant d’air ou prendre une voiture. Il y a une grande différence, d’ailleurs, entre le courant d’air et l’air libre. Qui souffre d’une fenêtre ouverte supporte fort bien la voiture découverte, même par un temps frais et même froid. La solution du conflit serait peut-être dans les autobus d’été entièrement découverts et les autobus d’hiver, temps où personne n’a envie de baisser les vitres, mais l’impériale réunissait les deux systèmes. Ceux qui l’ont abolie ne connaissaient peut-être pas très bien la sensibilité de certains systèmes respiratoires. A la prochaine adjudication, quand tous ces êtres trop délicats seront trépassés, on rétablira les impériales et cela paraîtra une découverte merveilleuse.
LE POISON DE L’OR
Cette vieille femme pouvait coucher littéralement sur l’or, litière qui n’est moelleuse que par métaphore. Elle avait chez elle vingt mille pièces d’or de vingt francs. Je ne me rends pas compte de la masse. Il n’y en a de pareille que dans les coffres de ceux qui font le commerce de l’or. Cette somme, qui n’est pas énorme en papier, est énorme en monnaie. Rien qu’à l’énoncer on donne l’idée d’une vielle femme destinée à l’assassinat, mais par miracle elle y échappa, s’étant d’elle-même vouée au suicide, disent les magistrats. Le populaire cependant n’est pas de cet avis : « On ne se suicide pas, dit-il, quand on possède chez soi vingt mille pièces d’or, quand on peut prendre des bains d’or, coucher sur l’or et dans l’or, respirer l’or, vivre l’or. » Il eût compris le suicide avec une fortune en papier, une fortune sans attrait, sans magnétisme, mais il ne peut admettre que l’on renonce volontairement à la présence réelle de l’or, à la fascination de l’or. Une litière d’or, comme les vaches ont une litière de paille et de fougère, est-ce que cela ne doit pas donner des jouissances telles que la vie, c’est le cas de le dire, en devient tout à fait précieuse ? Mais si l’or, par hasard, lui avait monté à la tête, si les vapeurs de l’or l’avaient empoisonnée, lui avaient troublé la raison ? Ce n’est pas le premier avaricieux que l’on a trouvé mort exténué sur le tas de ses écus, et vraiment l’idée que l’on possède tant d’or, mais que l’on se sent incapable de mettre en usage une seule des possibilités qu’il contient, est bien faite pour vous mettre la cervelle à l’envers ! Oui, oui, qu’on y réfléchisse bien : l’or est peut-être un poison !
UN ASSASSINAT
L’autre soir, sur le boulevard Saint-Germain, vers huit heures, un camelot criait la deuxième édition d’un grand journal du soir, en ajoutant : « L’assassinat de M. Jaurès ! Tous les détails ! » Et les sous s’échangeaient fiévreusement contre la feuille si bien informée. Mais la joie des badauds, s’apprêtant à savourer une nouvelle sensationnelle, était brève. L’un d’eux même, à peine eut-il jeté les yeux sur le journal, voulait le rendre, mais il le faisait si timidement que la confiance des autres n’en était pas ébranlée. Quelques-uns, avant d’avoir découvert l’entrefilet émouvant, esquissaient déjà un commentaire philosophique sans bienveillance, puis pliaient la feuille, afin de la lire en famille : « Tu ne sais pas ? Devine qui on a assassiné ? » Ils se représentaient déjà la tête ahurie de leur moitié, sur la bonne surprise de laquelle ils comptaient pour se faire pardonner leur rentrée tardive. Je n’avais eu qu’un quart de seconde d’hésitation, le journal en question assassinant moralement M. Jaurès tous les jours ; doutant, je me repentis de ne pas l’avoir acheté pour voir qu’elle était la manchette qui avait suggéré le bon tour du camelot. Ces surprises sont assez rares, maintenant que les camelots n’ont plus le droit de crier autre chose que le titre de la feuille. Autrefois, quand ils avaient pleine liberté d’appréciation, la rue était assez gaie à partir de cinq heures du soir. Elle le redevient parfois, quand les crieurs ont bu un coup de trop, ce qui était, il me semble bien, le cas, ce jour que l’un d’eux assassinait M. Jaurès. Telle est la supériorité de la fausse nouvelle sur la vraie, qu’elle donne des émotions sans dommage pour personne.
TÉMOIGNAGES
Il ne semble pas que les magistrats français soient perfectibles. C’est peut-être qu’ils sont emprisonnés dans un code trop rigide, mais ils retombent toujours dans les mêmes préjugés. Il semble que tout ce qu’on a écrit depuis dix ans sur la fragilité des témoignages n’ait fait aucune impression sur eux, que les philosophes cherchaient pourtant particulièrement à instruire, puisque s’il est un lieu où le témoignage ait une valeur, et parfois une valeur effroyable, c’est l’enceinte même du tribunal. Je n’ai nulle sympathie pour aucun des individus de la « bande tragique », et je crois bien que Dieudonné a d’autres méfaits sur la conscience que l’attentat de la rue Ordener, mais c’est pour celui-là qu’on l’a condamné, et une seule personne l’a bien reconnu, reconnu avec véhémence, c’est la victime même, c’est-à-dire le seul être à qui il était bien permis d’avoir perdu, en un tel moment, tout son sang-froid. D’autres témoins, et qui avaient plus de raison pour le conserver, décrivent un tout autre agresseur. Il n’est pas certain que ces derniers ne se trompent pas, mais il n’est pas certain que la victime ne se trompe pas non plus. On peut en croire une empreinte, un signe matériel, mais un témoignage, il n’y a rien de plus douteux. Il est même possible que, dans l’avenir, on n’attache plus au témoignage humain une grande importance. Goncourt disait déjà qu’il n’y a pas une personne sur cent capable de répondre à cette question : « Quelle est la couleur du papier de votre chambre à coucher ? » C’était peut-être la première chose à demander à la victime. On aurait jugé par là, s’il ne s’était pas trompé, de ses qualités d’observateur. Encore est-il que dans le moment où l’on aperçoit un revolver braqué sur soi, on est excusable et de fermer les yeux et de se cacher la figure sous son bras. Il y a beaucoup de chances pour que l’on ait mal distingué un visage. Que de fois j’ai pris mon propre esprit en flagrant délit d’erreur en matière de témoignage ! On se dit : « Est-ce possible ? J’aurais bien cru. Pourtant… » Mais le fait est là qui vous démontre votre fragilité.