VOLEURS ET VOLÉS
Les honnêtes gens ne pensent jamais aux voleurs, mais les voleurs pensent sans cesse aux honnêtes gens : de là leur supériorité pratique. Sans doute, il est bien embêtant de toujours se méfier de ses voisins, mais il est bien plus embêtant encore de se trouver privé de son portefeuille ou même de sa montre. Je crois que ceux qui veillent à la sécurité des personnes et de leurs biens seront de mon avis : les volés sont presque toujours des gens imprudents. Tels, ces voyageurs, qui sont généralement des voyageuses, marquant leur place avec un élégant sac de voyage contenant leurs bijoux, et allant ensuite faire un tour sur le quai ou au buffet. Le voleur est partout, voilà ce qu’on devrait se dire. Plus sûrement que vous il a l’œil sur votre valise et plus elle est élégante, plus elle l’intéresse. Le voleur n’est pas un homme sanguinaire, ni même un homme querelleur ni qui cherche les contestations ; au contraire, il veut passer inaperçu et souvent il y réussit. Je parle du voleur de trains de luxe, puisque ces remarques ont été suggérées par une petite aventure récente dont ont parlé les journaux. Comme la volée était une actrice, elle a trouvé des confidents de son malheur, qui est arrivé comme je le dis, parce qu’elle ne se croyait entourée que d’honnêtes gens comme elle. Autre catégorie de gens pour lesquels je n’ai pas non plus une très grande pitié, ce sont ceux qui partent en voyage laissant une villa isolée sous la surveillance de la seule providence. Ils sont fort étonnés de trouver en rentrant les tiroirs vides, et moi je le suis que toutes les villas, laissées dans ces conditions, n’aient pas le même sort. Soyez sûrs que les cambrioleurs enrichis prennent quelques précautions contre leurs pareils, et que les dévaliseurs de trains de luxe ne laissent pas traîner leurs valises dans les couloirs.
L’INDOCILE
C’est ce bandit Lacombe, qui se montra rebelle aux discours persuasifs de son avocat, aux obligations du directeur de la prison. On n’a rapporté que l’esprit de ces dialogues, non la lettre, mais qu’ils devaient être comiques ! Quel texte pour une lugubre farce à mettre au Grand-Guignol. Cela devait ressembler quelque peu au légendaire « Guillotiné par persuation » d’Eugène Chavette : « Restez donc avec nous, mon ami, nous vous ferons un gentil procès, après quoi on vous coupera le cou fort proprement. Tout le monde sera content, vous tout le premier. N’y a-t-il pas de la satisfaction à payer ses dettes. Vous devez votre tête à la société. Allons, un bon mouvement. — J’ai de la méfiance », répondait Lacombe. Mais tandis qu’Adhémar, le bandit de Chavette, se laisse persuader, celui de la Santé n’a rien voulu savoir et il accomplit sa volonté, qui était de mourir librement. Vraiment, il a eu le beau rôle, au milieu de tous ces geôliers effarés. Dernier scandale : quand il est tombé, écrasé et le crâne ouvert, les autres prisonniers ont applaudi et poussé des cris d’admiration. Voilà-t-il pas des prisons bien tenues ! Si le bandit avait prêté quelque peu à la sympathie, l’admiration aurait gagné la foule et peut-être la presse. Mais, en dehors de toute admiration (ce sentiment ne doit pas être prodigué), on ne peut s’empêcher de trouver quelque caractère à cet acte froidement exécuté. Ce Lacombe ne fut évidemment pas le vulgaire chourineur. Faisant peu de cas de la vie des autres, il ne tenait pas beaucoup à la sienne et il l’a bien prouvé. De tels êtres sont redoutables. On ne peut pas entièrement les mépriser. Ils sont capables de mettre je ne sais quel romantisme de mélodrame dans leurs conceptions les plus perverses. Le voilà devenu un héros, et assez justement, pour tout un monde équivoque. Triste résultat.
LE COLLIER
On joue ou on a joué au cinéma une histoire qui a quelques analogies avec celle du collier de perles. Un négociant envoie son commis chercher un collier ou tel joyau chez un correspondant qui le tient à sa disposition. Le voyage comporte voitures, trains, bateaux, et le commis se sent très surveillé par une bande de gens suspects. Mais il a eu recours à une ruse hardie et singulière : il a placé le collier au fond de sa blague à tabac qu’il manipule avec désinvolture, et c’est de là qu’il extrait à son arrivée le joyau convoité. Cela rappelle un peu, comme donnée fondamentale, la lettre volée de Poë : traiter l’objet précieux comme s’il était sans importance. Il y a en Europe (il y en a ailleurs) un pays dont la probité postale est médiocre. On considère qu’une lettre recommandée y est en danger. Cette manière d’attirer l’attention l’attire vraiment trop ; on préfère risquer le tout pour le tout, et je me souviens qu’un touriste, ayant à s’y faire envoyer de l’argent, demanda qu’on glissât les billets de banque dans une simple enveloppe comme lettre ordinaire. « Comme cela, dit-il, cela m’arrivera peut-être ! » Cela arriva. La manutention d’un collier de perles de plusieurs millions est plus délicate. Je n’en connais pas les dernières nouvelles, mais je ne crois pas que le négociant en question ait choisi le moyen le plus sûr. Le commencement de l’histoire l’a bien prouvé, et à moins qu’elle ne recèle d’étranges surprises, elle prendra place dans les vols célèbres, de ceux qui « honorent » le plus un voleur. Mais que l’on puisse charger la poste, moyennant cent sous, d’une commission de trois millions, voilà qui me semblera toujours singulier. Il y a trop grande disproportion entre le salaire et la valeur du service demandé. Alors, comment faire ? Je n’ai jamais, je l’avoue, interrogé mon imagination à ce sujet. Elle ne me répondrait peut-être que des bêtises, d’ailleurs. C’est assez probable.
LA HOUILLE
Il y a une vingtaine d’années, on avait des inquiétudes sur l’avenir des gisements de charbon de terre. Des pessimistes affirmaient même qu’ils seraient épuisés dans moins d’un siècle, peut-être, et on se demandait déjà par quelle force remplacer cette force mourante. Certes, nous ne serions pas pris au dépourvu, la houille blanche se substituerait à la houille noire, voilà tout, mais que de troubles mécaniques en perspective, que de luttes et quel imprévisible déplacement des centres industriels ! Aujourd’hui nous sommes à peu près rassurés. Le congrès géologique de Toronto vient d’évaluer à sept ou huit cents ans la durée des réserves de houille du monde entier : nous avons le temps de nous retourner. Pourtant, huit cents ans sont bientôt passés. Il y a huit cents ans, c’était l’âge des cathédrales, qui n’est pas très loin, en somme. Huit cents ans, c’est quelques générations, et quelques générations encore suffiront donc à changer la face de la terre. Avant cela même, on parlera des mines de houille comme de choses d’un autre âge et on plaindra les hommes qui étaient obligés d’avoir recours à des moyens si barbares, si lourds, pour créer de la force. Il y a longtemps sans doute que l’électricité atmosphérique sera le moteur universel et dans des conditions dont nous ne pouvons avoir aucune idée et sur lesquelles il vaut mieux ne pas exercer son imagination. Cependant, l’homme sera toujours pareil à lui-même, pourvu du même corps, de la même âme, des mêmes passions, des mêmes désirs, du même ennui. Remontez à huit cents ans en arrière et même à huit fois huit cents ans, vous le voyez occupé des mêmes problèmes et des mêmes futilités, et il en sera de même jusqu’à la consommation des siècles. Amen.
LA BARBE
Ce n’est pas de l’argot. Je n’ai pas mis de point d’exclamation. Il ne s’agit que de la manière dont les hommes portent les poils de leur visage. Donc, je regardais, hier, dans une revue américaine, les portraits des nouveaux membres de la municipalité de New York et je constatais à mon grand étonnement que les deux tiers de ces Américains éminents portent la moustache. Comment donc se fait-il que les faces glabres passent à Paris pour spécialement américaines ? Devant un visage rasé de type anglo-saxon, on n’hésite pas, on dit : c’est un Américain ! et c’est presque toujours vrai. Est-ce qu’ils ne se raseraient que pour l’Europe ? Je crois que la mode des faces glabres, pour être un peu plus ancienne en Amérique qu’en Europe, ne l’est pas beaucoup plus et que là-bas, comme en deçà des mers, elle est de date récente. Les faces glabres sont presque toutes plus jeunes que les faces à moustaches. Les deux types doivent donc coexister. Rien ne dit sa date comme la manière de porter ou de ne pas porter la barbe. Il est à peine besoin d’écrire sous un portrait du passé des années précises. Barbe en pointe, barbe à double pointe, moustaches relevées ou tombantes, moustaches épaisses ou grêles, favoris, fer à cheval, barbiche, toutes ces manières signalent leur époque. On ne se représente pas Voltaire avec la moustache de Richelieu, ni Ronsard avec la figure rasée. Voit-on Socrate avec des favoris ou Cicéron avec la coupe à l’autrichienne ? Ces jeux de la barbe sont en principe des modes barbares. Elles frappèrent beaucoup les vieux Romains, lors des invasions. Sidoine Apollinaire n’en revient pas. Les Anciens ne connurent jamais que deux manières de porter la barbe : ou entière ou tout à fait rasée. Le dix-huitième siècle considérait la barbe comme une « ordure » et la traitait en conséquence. Mais chez nous, en cela comme en bien d’autres choses, c’est l’anarchie.