LE MILLIARDAIRE
Je n’ai pas une idée bien distincte de M. Pierpont Morgan, qui vient de mourir, rassasié d’ans et d’or, surtout d’or. Je n’ai pas non plus une idée bien nette des caves de la Banque de France. Mais je me figure mieux une cave remplie d’or qu’une machine à faire de l’or. M. Pierpont Morgan était une machine à faire de l’or, mais cet or, il ne l’a même jamais vu. Il le possédait mais en paroles et en chèques, quoique pourtant en réalité. Les Crésus modernes ne ressemblent guère aux anciens. Ils portent leurs trésors dans leur tête et au bout de leurs doigts. Celui-là était, paraît-il, un vilain bonhomme qui avait le nez rouge et l’œil féroce. Il avait l’air perpétuellement furieux et travaillait continuellement. Pour se faire croire à lui-même qu’il prenait quelque répit, il fit semblant, en ses dernières années, de s’intéresser aux œuvres d’art et pour se faire croire qu’il était bon, à la philanthropie. C’est-à-dire qu’il faisait acheter des objets très cher et qu’il faisait fonder des orphelinats et des hôpitaux, mais pendant cela il continuait de calculer, car chaque mouvement des fibres nerveuses de son cerveau produisait un peu d’or qui s’ajoutait à la masse. Il pensait de l’or, il mangeait de l’or. Il ne pouvait même manger que cela, ayant une maladie d’estomac. Quant aux autres plaisirs, ses principes lui avaient défendu d’y toucher. Mais il jouissait peut-être de l’idée qu’on croyait qu’il pouvait tout. Cependant, il n’eut jamais aucun caprice. A quoi bon avoir des caprices, quand on peut les réaliser immédiatement, sans prendre le temps d’y rêver, M. Pierpont Morgan était trop sérieux pour rêver jamais. Il calculait, ce qui est plus profitable et ne laisse pas de regrets. Nul ne sait quelle était sa fortune, mais lui le savait, quoiqu’il ne tînt aucun registre, peut-être une dizaine de milliards, peut-être plus. N’est-ce pas le plus bel éloge que l’on puisse faire de notre civilisation ?
Mlle VILLANY
Je fus hier à une matinée chorégraphique de Mlle Adorée Villany, la danseuse nue, et j’y goûtai de belles sensations d’art. Nous avons mis longtemps à comprendre le charme de la danse, mais il semble que nous y arrivons enfin. Encore quelques années et nous serons presque aussi avancés sur ce point qu’un contemporain de Sésostris ou que les barbares de tous les temps et de tous les pays. Mais ce qui nous avait manqué jusqu’ici, c’étaient des danseuses et nous ne pouvions en avoir, parce que nous avions la manie de les costumer d’une façon ridicule et de les transformer en des espèces de têtons de l’aspect le plus rébarbatif. Il faut louer beaucoup celles qui ont refusé les premières de revêtir ce burlesque uniforme et qui ont permis, d’étape et étape, l’apparition d’une Villany, l’apparition d’une femme selon toute la liberté de son allure et de sa grâce. Elle est obligée de se couvrir un peu, les magistrats ayant jugé que la pure nudité était indécente, ce qui est peut-être le contraire, sa franchise coupant court aux curiosités malapprises. Une femme nue ne danse plus seulement avec ses gestes, mais avec ses muscles, les frissons de son épiderme qui font d’elle comme un vivant miroir de toutes les émotions qui traversent son organisme et viennent aboutir là. C’est tout le corps qui parle et il parle un langage délicat sensible seulement à l’intelligence. L’obligation du voile la prive évidemment dans certaines scènes de ses meilleurs moyens d’expression. Les jeunes filles chrétiennes que l’on faisait danser dans l’arène étaient certainement nues. Comment mimer leur effroi si on impose à la danseuse des voiles importuns ? C’est cependant un des meilleurs tableaux de Mlle Villany, avec celui de l’expression de la douleur, qui a été son grand succès. Elle l’explique ainsi sur le programme : « La douleur physique, représentée par le changement des lignes du corps, comme expression artistique. » Et c’est bien cela. C’est pur. Tout est pur dans cette danse, d’ailleurs qu’elle mime la douleur, qu’elle mime la joie. Et pure dans le mouvement, elle est pure dans le repos, parce qu’elle est l’art et parce qu’elle est la beauté.
DIPLOMÉES
Il paraît qu’aux États-Unis les femmes diplômées, les « graduées », comme on dit là-bas, ne trouvent pas à se marier, et cela de moins en moins. Un établissement qui distribue l’instruction supérieure aux jeunes filles depuis plus de quatre-vingts ans, a fait à ce sujet une enquête près de ses anciennes élèves. Un très grand nombre d’entre elles, un bien plus grand nombre que parmi les ordinaires jeunes filles, ont dû rester célibataires, et celles qui se sont mariées ne l’ont fait que très tard et n’ont eu que très peu d’enfants, quand elle en ont eu. A quoi cela tient-il ? s’est demandé M. Bertillon. Il n’en sait vraiment rien. Il croit cependant que la science, ou plutôt le savoir a monté à la tête de ces Américaines. Elles ont estimé un peu trop leurs acquisitions intellectuelles, négligé leurs dons naturels, leur féminité. Se jugeant supérieures aux jeunes gens de culture moyenne qui s’offraient à elles, elles ont différé de se marier jusqu’à la dernière extrémité, espérant toujours trouver un compagnon plus digne d’elles et finalement, malgré leurs mérites, ont dû se résigner à demeurer vieilles filles. C’est un peu la situation de nos institutrices de campagne qui, elles non plus, ne se marient guère. Elles dédaignent les paysans qu’elles effraient, le temps passe, il est trop tard. Un homme instruit épousera volontiers une fille sans culture, car c’est une qualité secondaire pour lui. La jeune fille cultivée ne s’abaissera jamais à s’unir à un rustre, eût-il bien des vertus, et ce n’est que bien rarement qu’un ouvrier pourra la tenter. Mais avec raison M. Bertillon se demande si la situation est aussi inquiétante en France qu’en Amérique, et il n’attend la solution que d’une enquête bien faite : comme il n’y en a pas, il ne saurait conclure. Pour moi j’y vois, du moins, les analogies que j’ai indiquées.
TRIBUNAUX
Il paraît que le tribunal de la Seine (il se compose de maintes chambres et sections) travaille avec une ardeur incomparable. Il juge tout ce qui lui tombe sous la main avec une célérité telle qu’on en reste confondu d’étonnement. Dix, vingt, trente mille affaires ne lui font pas peur. Il y en avait malgré tout quatorze mille en souffrance. On va déblayer cela. Et cela marche, la besogne avance. Ah ! nous sommes loin du chêne de Saint-Louis ! Faut-il dire que je n’ai pas lu sans un certain effroi le compte rendu de ces travaux précipités ? Ces juges connaissent vraiment trop bien leur métier. Ils ont un tour de main un peu inquiétant. Précisément un de mes amis a eu l’occasion d’assister, ces jours derniers, à une audience correctionnelle et il m’avouait en être sorti un peu effaré, tellement tombaient drus, sur les pauvres diables, les jours, les mois, les années de prison. Personne n’y comprenait rien et surtout les malheureux dont les actes discutables semblaient justement demander une certaine discussion. Mais pour le juge, et surtout pour le juge pressé, le juge qui déblaie à la pelle le tas de quatorze mille affaires en retard, là où nous voyons des espèces particulières, il n’y a que des catégories. Dix affaires de vol nous paraissent dix affaires bien dissemblables, tant par l’attitude du voleur que par celle du volé, mais pour le juge, il n’y en a qu’une, il n’y a qu’un délit, et c’est le délinquant qui devient une abstraction. Est-ce le juge qui a raison, est-ce nous qui ne savons pas sortir de notre naïveté ? Un fait, c’est un fait. Très bien, mais il y a les individus qui donnent au fait leur qualité spéciale. Oh ! si l’on voulait entrer dans toutes ces histoires de psychologie, cela n’en finirait pas. Et il faut en finir, puisque cela recommence toujours. L’affaire suivante !
SUICIDE
Un journal demandait l’autre jour pourquoi on ne laissait pas les condamnés à mort se suicider dans leur cellule. Et alors pourquoi ne pas leur donner toutes facilités : cordes solidement attachées avec nœuds coulants, poisons variés et instructions sur la manière de s’en servir. Les armes à feu, cependant, seraient prohibées, pour éviter aux condamnés la tentation de les essayer sur leurs gardiens. Cela aurait de multiples avantages. Économiques, d’abord. La mort reviendrait à quinze ou vingt sous, tandis qu’avec M. Deibler et sa machine compliquée, c’est fort onéreux. Morale, aussi, car je ne compterais pas pour rien l’assurance donnée à tous qu’ils cessent de participer à ce qu’on a appelé le meurtre légal. Aurions-nous les mains plus propres ? Un fait, au moins, serait évident, c’est que le bonhomme se serait donné la mort à lui-même ; il serait ensuite prudent de ne pas analyser trop soigneusement les conditions du suicide. Mais cela est affaire de subtilité. C’est ainsi que procédaient les Grecs et leurs fils byzantins. Les uns offraient, comme on sait, au condamné, une coupe de ciguë, les autres lui faisaient présent d’un lacet et lui indiquaient poliment comment il devait en user. Quant à nous autres, quels barbares nous sommes demeurés, tout de même, malgré toutes les abjurations de l’histoire ! Quoi ! Pas même l’électricité. L’électrocution viendra, peut-être, mais jamais le suicide, n’en doutez pas. C’est le geste antichrétien par excellence et le christianisme nous ligote de trop près les idées pour qu’on admette jamais celle-là. Que dirait la vieille Europe si profondément chrétienne ? Que diraient les Bulgares qui tuent les Turcs au signe de la croix ? « Non, Messieurs, jamais la France ne donnera un tel exemple du mépris des principes. Et puis (baissant la voix), il nous faut du sang. »