COMBATS
Je vis hier, au cinéma bien entendu, le combat de la pieuvre et du homard. Ce sont des ennemis traditionnels. Hier, ce fut la pieuvre qui fut forcée de lâcher prise. Elle se retira noblement, en repliant ses tentacules, pendant que le crustacé faisait claquer ses redoutables pinces. J’aurais aimé voir le vainqueur manger le vaincu, mais cela doit arriver rarement, car la pieuvre est bien coriace et le homard est un peu croustillant. Vraiment je ne sais pas lequel des deux adversaires succombe d’ordinaire, mais je crois bien que c’est le homard, car ce n’est pas lui qui attaque : il se borne à des manœuvres de défense, mauvais augure. On ne peut pas deviner, dans ces duels fantastiques, quelle est la victime prédestinée, mais il y en a presque toujours une, et ce n’est pas toujours celle qui nous semble la mieux armée. On sait que les astéries ou étoiles de mer qui semblent inertes et inoffensives, connaissent parfaitement l’art d’ouvrir une huitre, ce qui est loin d’être facile à un homme inhabile. Elles y parviennent très bien, nourrissent leur estomac, qui absorbe le mollusque, dépeuplent ainsi avec la plus grande rapidité un parc d’huitres. Qui devinerait un semblable mécanisme à voir les deux animaux ? Ces scènes sont prises dans de grands aquariums. Dans leur véritable habitat, les homards se tiennent très souvent dans les trous de rochers, où ils vivent en compagnie d’un congre. J’ai assisté à cette pêche sur les côtes de la Manche. Le pêcheur qui a pris une des bêtes insiste et happe très souvent la seconde. Les haines et les sympathies sont également inexplicables. Que fait donc ce congre avec ce homard ? On dit que l’un est le commensal de l’autre et qu’ils se rendent de mutuels services. Qu’il se passe donc d’étranges choses au fond de la mer !
LE PROGRÈS
Un philosophe, M. Louis Weber, vient de publier un gros livre sur le progrès ou sur l’idée de progrès. Les conclusions en sont assez peu accentuées, du moins pour moi qui ai beaucoup réfléchi et même écrit sur cette question. On n’a qu’à comparer avec la présente époque une des époques passées, de celles qui sont bien connues, le dix-septième siècle, par exemple, pour constater une grande quantité de progrès matériels et quasi de tout genre, ainsi que quelques progrès sociaux également indéniables, mais cet ensemble d’améliorations constituent-elles ce que certains sociologues et le populaire appellent le Progrès ? En d’autres termes, la conscience que nous avons d’avoir généralement progressé en civilisation est-elle justifiée ou n’est-elle qu’une illusion ? Si étrange que cela puisse paraître, je crois la question insoluble. Sans doute, presque chaque série de faits, en particulier, est caractérisée par un progrès, mais dans l’ensemble en est-il de même ? Il y a la question de fait et la question de sentiment. Un bourgeois du grand siècle avait-il la sensation de participer à une civilisation supérieure comme la peut avoir un bourgeois d’à présent ? Son bonheur était-il d’une qualité analogue ? Un homme d’aujourd’hui n’en voudrait pas, cela est évident, mais c’est parce qu’on peut comparer le présent au passé. Les lacunes du passé nous donnent une sorte d’effroi ; les hommes de l’avenir ressentiront sans doute, à considérer notre époque, une impression pareille. A tous les moments de l’histoire, et même de la préhistoire, l’homme a toujours dû se croire au sommet ou ne rêver que d’améliorations sans rapport avec celles que devait apporter l’avenir. Il faut donc distinguer le fait même du sentiment que nous avons du fait. Comme fait mesurable, le Progrès général est évident. Comme sentiment de la vie, il est resté un problème.
UN APHORISME
M. Jules de Gaultier est aujourd’hui un des philosophes qui comptent. Il est moins célèbre que M. Bergson ou M. Boutroux, mais ni en art ni en philosophie on ne mesure la valeur à la popularité. Ses paroles ont donc de l’importance, surtout lorsqu’elles se résument en de nets aphorismes comme celui-ci, que je trouve dans un article de la Revue philosophique : « La philosophie n’est pas une science du bonheur, mais une science du savoir. » Voilà de quoi méditer, voilà de quoi éveiller les contradictions. Cela voudrait dire, en d’autres termes, puisque la philosophie est la recherche de la vérité, que la vérité n’est pas destinée à devenir la trame de notre bonheur. Ainsi expliqué, l’aphorisme paraîtra contestable aux fanatiques de la vérité. Qu’est-ce qu’un bonheur qui se déroulerait en opposition au vrai ? Mériterait-il son nom et quelle joie serait compatible avec la conscience de l’erreur ? D’autre part, le sentiment de vivre dans la vérité ne doit-il pas conférer une allégresse intime et supérieure ? Même si la vérité était horrifique, si elle était conforme à la théorie de Schopenhauer ou à celle de M. de Gaultier lui-même, qui nous présente la vie comme l’illusion suprême, le bonheur serait-il incompatible avec des vérités si âpres ? Il est du moins certain que ces philosophies, comme celle de Spinoza, ne se sont pas proposé la recherche directe du bonheur humain, mais cherchant la vérité, elles ont par cela même visé à la crédibilité et promis aux esprits qui peuvent y acquiescer la haute satisfaction de se sentir conformes à l’harmonie même des choses, même si cette vieille harmonie est en réalité une désharmonie. Quoi qu’on dise, le sentiment d’être dans le vrai, d’avoir raison, confère par cela même une sorte de bonheur. Douter de cela, ce serait douter qu’il y ait une vérité, et c’est peut-être au fond ce que signifie l’aphorisme de M. Jules de Gaultier. J’inclinerais assez de ce côté.
RENAISSANCE
J’ai lu, il n’y a pas longtemps, un article de M. Robert d’Humières intitulé Renaissance catholique où j’ai pris autant d’intérêt que cette question peut désormais en fournir pour moi. Mais, comme j’ai trempé, au temps de ma jeunesse dans ladite Renaissance, il ne m’a jamais été possible de m’en désintéresser complètement et il me plaît de voir considérer comme de grands artistes et même de grands penseurs catholiques des écrivains auxquels des œuvres d’un moment n’ont pas toujours été inutiles ; j’ai découvert la littérature latine du moyen âge, ou du moins sa valeur esthétique, et j’ai vu en même temps que ce qui fait encore sa beauté, c’est la naïveté de la foi qui y est incluse. Ce n’est pas de la littérature orientée volontairement vers le catholicisme, c’est la littérature d’une époque où l’on vit, où l’on respire, où l’on marche dans une atmosphère de catholicisme, comme de nos jours on marche et on respire dans une atmosphère de positivisme et de scientisme. Contester la vierge Marie au XIIIe siècle est aussi bête et aussi vain que contester la physique au XXe siècle. On était, aux temps que je dis, tout aussi avide de connaissance que de nos jours, mais l’esprit se heurtait à la notion invétérée de son impuissance, en dehors de la foi, qui devait résoudre toutes les questions. Maintenant, et ce que je vais dire est peut-être singulier, ceux même qui ont la foi n’y croient plus. La foi n’est plus l’essence de leur âme. C’est quelque chose qu’ils ont avalé comme un remède et qui n’a que des effets temporaires. Renaissance ! Mettons laborieuse imitation. Les renaissances ne sont d’ailleurs que des périodes d’imitation. Cela leur donne toujours quelque chose de pénible.
L’HOMME TERTIAIRE
Une dépêche de Buenos-Ayres annonce que l’on a trouvé dans des couches géologiques de l’époque tertiaire des traces incontestables de l’existence de l’homme à cette époque lointaine. Ce n’est pas la première fois que l’on croit faire semblable découverte ; il faut attendre les détails et les discussions, mais on peut dire déjà que théoriquement la nouvelle est fort vraisemblable, les dernières études biologiques de la question ayant suffisamment indiqué que l’homme est un animal très ancien, un des plus anciens parmi les mammifères. Tout le démontre, son ostéologie, c’est-à-dire son squelette à cinq doigts à chaque membre, sa température relativement basse. Quand on considère les grands sauriens de l’époque secondaire qui se tenaient debout appuyés sur leur queue, on est frappé de la parenté de leur attitude avec l’attitude des grands marsupiaux (le kanguroo), avec celle des grands primates, avec celle du groupe humain. Sans doute ce n’est là qu’une vue esthétique, mais on ne la retrouve pas en regardant ceux des mammifères qui passent, dans les vieilles classifications à la Hæckel, pour être les devanciers de l’homme. Darwin, inconsciemment guidé par ses souvenirs bibliques, a fait traditionnellement de l’homme le couronnement de la création, même de la création naturelle, mais le savant de bonne foi et sans préjugés est troublé quand il regarde la main humaine, et ensuite la main batracienne ou la main saurienne. Comment croire que la nature, après avoir produit toute la série des mammifères, a tout d’un coup retrouvé la main qu’elle avait oubliée depuis les primates ? Ce serait contraire à toutes ses habitudes logiques. L’homme tertiaire ne me surprend, ni ne m’émeut. Travaillez, creusez la terre, vous en trouverez bien d’autres.