Un coup de talon lui fit baisser les yeux : l’Inconnue l’attendait et s’impatientait.

Il la rejoignit et entra dans une épouvantable spirale noire et gluante qui aurait pu être — songeait-il — l’escalier intérieur d’un lépreux!

Il monta et, au sixième étage, ce fut l’éblouissement d’un paradis : marches en bois de cèdre, tapis profonds comme des litières, tapisseries où souriaient dans la pourpre et dans l’or les yeux fous des lutins et des ondines, des ægipans et des sirènes, des fées et des archanges.

Nulle domesticité : les portières se redressaient elles-mêmes et les portes s’ouvraient, dès que la main s’était avancée. A la suite de l’Inconnue, il traversa plusieurs salles toutes riches d’une différente richesse : là, de divins marbres ; là, d’angéliques peintures ; là, les plus somptueuses étoffes, les plus adorables riens. Au bout, il trouva une sorte de sanctuaire, mais sans autre autel qu’un harmonieux amas de coussins.

Bien qu’il n’eût fait aucun geste, ses vêtements s’étaient tout d’un coup transformés en une belle robe de soie violette sous laquelle il était nu. Il ouvrit la robe et des glaces lui dirent qu’il était beau, mais d’une beauté surhumaine, astrale et presque transparente. Au même instant, l’Inconnue, qui était demeurée invisible durant quelques secondes, surgit devant lui dans toute la splendeur d’une nudité de rêve. De la tête aux pieds, sa peau était plus unie que de l’ivoire et nulle tache impudente n’en rompait l’harmonie. A mesure qu’il la contemplait, elle se rapprochait de lui et bientôt il sentit sous ses mains la fraîcheur de deux frissonnantes épaules.

Leurs joies s’accomplirent en silence et furent infinies.

Ayant joui, sans s’étonner, de tant de voluptés inattendues, Araman s’endormit — et se réveilla dans la rue.

« Je n’aurais pas dû « la toucher », disait-il, plus tard. J’ai senti, quand mes mains effleurèrent ses épaules, — et au milieu même d’un indicible plaisir, — je ne sais quelle déception à retrouver à ce contact une chair — exceptionnelle, oui, et peut-être unique, — mais une chair, enfin, et de femme, et non tout à fait d’illusion. »

Il ajoutait :

« Il m’a été donné, à moi le premier venu, d’atteindre l’Idéal — à travers quelle putréfaction! Je l’ai touché, je l’ai enserré dans mes bras, je l’ai baisé de mes lèvres, j’en ai joui, — et j’ai vu (les yeux de l’Idéal étaient un miroir), j’ai vu dans ses yeux mes yeux resplendir, puis mourir de volupté, — puis… »