Araman adopta ce système.

Il s’attela à marcher pas pour pas dans le sillage — d’une femme.

Des femmes achèvent sans reprendre haleine, sans seulement hésiter au plus alléchant spectacle, de véritables voyages à travers Paris. Comme elles ont la précieuse faculté de ne pas voir, de ne pas observer, absorbées tout entières et hypnotisées par le but poursuivi, elles sont capables de marcher pour ainsi dire indéfiniment et de fournir, sans quasi s’en apercevoir, des courses qui feraient peur à Ahasvérus.

Araman se mit donc à suivre les femmes.

Il choisissait l’une de celles qui semblent bien parties, lestées pour une sérieuse traversée, ce qui se reconnaît à la manière assurée et définitive dont elles relèvent leurs jupes, à leur coup de talon précis, cadencé, au petit sac qu’elles pressent plus amoureusement sur leur hanche, à on ne sait quoi de décidé, d’emballé, à la fois, et de grave.

La plupart de ces courses de femmes aboutissaient à de brusques envolées sous une porte cochère, à une disparition si soudaine qu’à la moindre distraction il les perdait de vue, telles que de folles hirondelles. Il apprit que « jamais » aucune femme ne sortait sans but précis, pour le plaisir : elles savent « toujours » où elles vont, et rien ne peut les distraire de leur voie, quand elles ont résolu de ne pas être distraites. La femme, il en fut bientôt assuré, est un être effroyablement pratique, fort capable, sans doute, de se perdre en chemin, mais incapable de se mettre en route pour le plaisir d’exercer ses jolies jambes.

A suivre une de ces femmes, on ne risquait ni d’errer, ni d’être obligé à d’inutiles stations ; elles allaient droit devant elles, par le chemin le plus long, souvent, mais droit, sans s’arrêter, comme poussées par un démon, comme attirées par un aimant — qui ne pouvait être que l’amant!

Araman, au contraire, n’avait d’autre but que de suivre : il faisait le rôle du mauvais cheval, et il le faisait avec une parfaite discrétion, soucieux de n’ennuyer aucune de ces agréables vicieuses, de ces douces petites adultères.

Or il arriva qu’une de ces amoureuses agiles, contredisant l’allure de ses sœurs, tourna la tête, s’aperçut d’un suiveur, ralentit le pas, et fit comprendre à Araman, par une certaine attitude, de certains mouvements de jupes, de brusques arrêts, par tout un jeu discret mais évident, qu’elle consentait à couper sa course en deux, à s’attarder, le temps qu’il convient, à une station improvisée. Du moins, Araman le crut ainsi et, à la suite de l’Inconnue, il s’aventura en une étrange maison, noire, morne, froide et muette qui ressemblait à l’hôtellerie de la Mort.

Dès l’entrée, il eut peur : des souffles de cave emplissaient la cour où des herbes jaunies entouraient les pavés disjoints. Les fenêtres ne s’ornaient que de vitres fêlées ou cassées, et remplacées par des planches, des torchons, des vieux journaux ; aux murs une purulence suintait et, de temps en temps, décollées par l’humidité, des plaques de plâtre tombaient, s’écrasant dans la boue d’un ruisseau saumâtre qui longeait les murs. Araman leva la tête, et il fut fort surpris de voir que le sixième étage, le dernier, apparaissait tout resplendissant de fresques et de dorures, tout éclatant de somptueux vitraux que le soleil semblait caresser avec joie et tendresse, — et avec ce respect que la Beauté inspire même au Soleil.