M. Amateur avait donc tout simplement la haine de l’art et, ami de la logique, il exprimait cette haine de son mieux et par les moyens les plus clairs, les plus indéniablement significatifs.

L’estampe bien gâtée, et à jamais (car M. Amateur employait un noir d’une exceptionnelle qualité), il la laissait sécher, puis la classait à part dans une série de cartons où l’on trouva écrit, uniformément, ce mot : « Cimetière » ; le bourreau inhumait lui-même ses victimes.

A la mort de M. Amateur, les victimes furent inventoriées ; il y en avait des milliers, et toutes avaient été belles. Çà et là, sous les sinistres macules, on retrouvait un genou de cheval, une épaule de femme, un rayon brisé, — un regard de lumière pleurant parmi la nuit…

M. Amateur avait la haine de l’Art.

FIN DE PROMENADE

Araman n’était pas un promeneur ordinaire, de ceux qui flânent, s’arrêtent à un étalage, s’intéressent à un accident, se retournent pour suivre d’un œil vainement concupiscent la passante rapide qui file dans la foule comme une truite dans l’ombre des eaux vives. Il marchait méthodiquement, selon des principes élaborés une fois pour toutes ; il marchait par raison, par hygiène, — par ordonnance, enfin! Ces quotidiennes ambulations ne lui causaient aucun plaisir, et que de fois, en les trois heures réglementaires, il tirait anxieusement sa montre! Néanmoins, il était ponctuel : toutes les après-midi, par le plus mauvais temps, même de neige, il sortait et s’encourait — vers rien, au hasard, fidèle esclave de la grande Déesse, de celle qui a détrôné Isis, — Hygeia.

Marcher, mais surtout selon de larges chemins, le long des boulevards extérieurs, vides de sordides exhalaisons, à travers les déserts tels que l’Esplanade, parmi les sinistres bosquets du Champ de Mars, plus loin, sur les fortifs, sur les routes, jusque dans les bois.

En trois semaines de ce dur régime, il eut atteint cet état que les philosophes grecs dénommaient « ataraxie », l’indifférence complète à tout ce que l’on peut rencontrer au cours d’une promenade, depuis le titubant bébé jusqu’au révérend pochard qui semble avoir acquis par l’alcool, une dignité nouvelle, un état neuf d’humanité. Alors, ses sorties lui devinrent de plus en plus pénibles et il eut à prévoir le jour où le motif déterminant lui manquerait, où il deviendrait pareil au poète anglais Thomson qui, trouvé couché à cinq heures du soir, répondait à son ami, surpris et même scandalisé : « Mais, je ne vois aucun motif pour me lever. »

C’est alors qu’une idée assez géniale le sauva.

Il y a un infaillible moyen de faire marcher quand même un cheval paresseux ou fatigué, c’est de le mettre à la suite d’un émérite trotteur, et la lâche bête émoustillée par la vanité ou entraînée par l’autorité d’un maître, suit de près le courage qui lui montre le chemin.