— Tu n’as sans doute pas de nom, car je ne t’ai jamais entendu nommer, — et je sais beaucoup de noms, je sais plus de noms qu’il y en a d’écrits dans les livres et sur les parchemins.
— Si je n’ai pas de nom pour toi, je nie pour tous les autres le nom que je pourrais avoir. Enfin, je suis celle que tu connais, celle qui a des yeux graves et doux comme le reflet de la rivière, une des trois, celle qui ne sait pas rire, mais qui sait sourire.
— Voilà vingt ans que je ne t’ai vue, dit Harvède, et tu n’as pas changé. Je te croyais morte. Les gens que je ne vois pas, je les crois morts. Tu es belle.
— C’est peut-être parce que je suis morte, dit l’ombre.
— Tu me fais peur.
— C’est peut-être parce que je t’aime, dit l’ombre.
— Si tu m’aimais, dit Harvède, il fallait me donner ta bouche et tes seins le jour que tu sortais de l’eau.
— Il fallait les prendre dit l’ombre.
L’ombre, disant cela, détourna la tête, puis reprit :
— Tu m’as presque fait rire, moi qui ne sais pas rire.