Sa femme Bonadonna coopérait à sa mauvaise œuvre ; elle tenait le registre des ventes et des achats, pesait les pièces d’or en une petite balance fort sagace, qui savait se déclencher au bon moment et qui, à elle seule, eût enrichi ses maîtres. Bonadonna avait surtout un geste exquis et précieux : son petit doigt se posait, avec la légèreté et la prestesse d’un oiseau, sur l’un ou sur l’autre plateau et corrigeait, avec une invisible dextérité, l’inflexibilité de la justice. Elle était fort jolie dans ce rôle et Ser Bondetto l’aimait beaucoup : le soir, quand ils faisaient leurs comptes, ils ressemblaient à un tableau qui est au Louvre, car Bonadonna, pendant que son mari vérifiait les calculs et les vols de sa chère compagne, ouvrait un livre d’heures, tout riant de vives miniatures, et lisait à haute voix de douces prières.
Ils prospéraient donc, malgré les rancunes et les violences du peuple, et ils étaient heureux, vivant en joie et en labeur, augmentant leur fortune, sans négliger leur salut.
A vrai dire, pas plus que leurs frères d’aujourd’hui, ils ne connaissaient leur coquinerie ; leur méchanceté était tout instinctive et ils n’avaient jamais raisonné leur scélératesse. Si les hommes raisonnaient leur scélératesse, ils ne voudraient plus être scélérats.
Comme de bons chrétiens ils fréquentaient les églises aux heures commandées et même ajoutaient à leur devoir beaucoup de pratiques surérogatoires. Avares pour les pauvres, ils étaient libéraux pour le clergé, et le clergé les estimait.
Or, il advint qu’un singulier prédicateur entra dans Florence et, du premier jour s’y fit écouter. Il était vêtu à peu près comme un mendiant et il parlait au peuple d’une voix forte et claire, n’importe où, au milieu des places, au carrefour des rues, dans la cour des hôtelleries. Quant à ses paroles, on en n’avait jamais entendu de pareilles. Il ne citait pas de latin, il ne faisait pas de belles phrases, il n’ordonnait pas de longues et harmonieuses périodes, il ne divisait pas son discours en plusieurs points, il n’usait ni de la prosopopée, ni de l’antiphrase, ni de l’exorde, ni de la péroraison ; il disait seulement : « Aimez-vous les uns les autres et pour vous aimer mieux, faites-vous pauvres, car on n’aime bien que lorsqu’on est libéré de la richesse qui endurcit le cœur et le rend aussi inerte qu’un morceau d’or ; et si vous êtes déjà pauvres, réjouissez-vous, car vous êtes les préférés du Christ et les vrais princes de son empire. Malheur au riche! il a été trouvé sans amour et il a été condamné. »
Il disait ces choses et bien d’autres, et les âmes étaient touchées, et les prêtres, qui étaient parmi les riches, eurent peur. Afin que le pauvre n’eût pas l’air de prêcher contre eux, ils lui ouvrirent leurs églises et lui offrirent leurs chaires, bien qu’il n’eût pas reçu les ordres sacrés et bien qu’il ne fût qu’un homme de bonne volonté.
Il prêcha un soir dans l’église de Saint-Côme. C’était la paroisse de Ser Bondetto : il eût soin de se trouver là, au premier rang, avec sa chère Bonadonna, et tous deux écoutèrent, ravis d’étonnement, des vérités qui leur étaient inconnues.
En regagnant leur logis, escortés de serviteurs portant des flambeaux, ils n’osèrent, contrairement à leur habitude, se faire part de leurs impressions. Cette fois, elles étaient trop violentes, et surtout trop neuves ; ils s’en trouvaient comme enivrés.
Le lendemain matin, le premier client qui entra dans la boutique fut un pauvre vieillard. Il venait quérir du blé pour un denier.
— Que veux-tu faire d’un denier de blé? demanda Ser Bondetto. Que peut-on faire d’un denier de blé? D’ailleurs, je ne vends pas pour de si petites quantités. Je vends aux meuniers, les meuniers vendent aux boulangers, et les boulangers vendent au peuple. Voici donc un ducat : achète-toi du pain, du vin, des olives, et sois heureux.