— Je n’ai plus de blé et mes coffres sont pleins d’or. Que ferons-nous de tant d’or? Ne pensez-vous pas qu’il conviendrait de l’offrir aux pauvres, — s’ils en veulent?

— Je le pense, dit Bonadonna. Réservez seulement de quoi acheter une petite maison, un champ, une voiture et un âne, car je désire me retirer à la campagne.

Il fut fait selon ce que voulait Bonadonna. Retirés en une pauvre bicoque, ils se firent jardiniers et ils vécurent du travail de leurs mains. Devenus pauvres et bien qu’ils eussent passé la première jeunesse, ils se sentirent tout à coup reverdir comme un arbre à moitié mort que l’on ampute de la gourmandise de ses grosses et lourdes branches. L’amour qu’ils déversaient sur leur blé, sur leur or, sur leur vaisselle d’argent, sur leurs vêtements de soie, sur leurs meubles sculptés, sur leurs joyaux, cet amour, extériorisé vers la fornication du métal et du bois, leur rentra dans le cœur, et ils commencèrent à s’aimer tant et tant, qu’à peine si les archanges ou les séraphins sont capables d’une si profonde dévotion.

Ils s’aimaient en Dieu, par le renoncement, et, ne possédant plus rien que le nécessaire, ils avaient tout, par surcroît, tout, — toutes les richesses spirituelles dédaignées de ceux qui n’adorent que la matérialité.

Ils s’aimaient à ne plus pouvoir parler ; demeurant des journées entières penchés sur la terre, ils maniaient en silence leur bêche, contents et reposés de s’être regardés à la dérobée, de se savoir l’un près de l’autre en communauté d’amour et de travail.

Mais, n’étant plus égoïstes, l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre ne leur suffisait pas, et ils se mirent à aimer leurs proches, puis tous les hommes et surtout ceux qui étaient pauvres comme eux, et surtout ceux qui étaient encore plus pauvres, ceux qui s’en vont par les chemins sans but et sans pain, sans espoir et sans joie ; ils les recueillaient dans leur petite maison et même s’en allaient au-devant d’eux, le long des routes ; pour les nourrir, ils travaillaient double, mais ceux qu’ils avaient secourus, n’étant pas ingrats, les aidaient dans leur labeur, et la pauvre bicoque de Ser Bondetto devint une petite colonie d’hommes humblement heureux.

Après vingt ans de vie parfaite, Bonadonna, ayant trop peu ménagé ses forces, tomba malade et fut bientôt à l’article de la mort, à la page du livre qui lui aurait été douce entre toutes (car son espoir était infini), si Ser Bondetto avait pu la lire, penché près d’elle, tête contre tête. Mais Ser Bondetto se portait à merveille et sa force, bien qu’il passât bien des nuits, ne faiblissait aucunement. Lui aussi, pourtant, se désolait. Il voyait, les yeux navrés, venir la Libératrice qui ne viendrait pas pour lui, et souvent il pleurait de ne pas mourir.

L’heure suprême arriva où Bonadonna demanda les derniers sacrements. Ser Bondetto alla quérir un prêtre.

Déjà le chrême avait touché le front de la mourante, déjà les amis de la maison récitaient les prières des agonisants, quand Bondetto, qui pleurait à genoux, se leva et dit :

— Je veux mourir aussi!