Michel-Ange tailla dans le marbre la glorieuse Hamadrias et la marquise Fioravanti exposa en son palais, dans la galerie des fêtes, parmi les vasques d’agate et les dieux de bronze, le chef-d’œuvre sans pareil de sa propre beauté. Sur le socle, il y avait écrit ce seul nom, Hamadrias, — afin que la postérité révérât, comme une déesse, la femme qui ne voulait que la gloire anonyme d’avoir été belle.
Et les cardinaux, les abbés, les cavaliers, les princesses et les marquises passèrent dans la galerie du palais Fioravanti, admirant l’œuvre du sculpteur et blâmant l’impudeur d’Hamadrias. Elle était là, écoutant les propos, jouissant de l’envie, aimable et fière, se vouant, pour son heure suprême, à laisser le souvenir d’une grâce impérieusement unique, — puis, quand tous eurent passé au son des violons et des harpes, elle approcha de ses lèvres la bague empoisonnée, don du défunt pape, — et ses femmes l’emportèrent.
III
Le lendemain, don Giacinto Carrera, cardinal en disgrâce et évêque de Foligno, recevait cette lettre :
« Très fidèle ami, — l’Empereur a dormi dans mon lit, j’ai été le plaisir d’un pape et j’ai passionné des cardinaux ; j’ai eu pour amants des jeunes hommes étonnés de leur bonheur et des vieillards respectueux de mes caprices ; des artistes qui oubliaient de me plaire parce que ma beauté les enivrait ; des dévots qui m’adoraient ingénument, des abbés dont la perversité m’amusait ; des poètes qui rêvaient dans mes bras à celles qu’ils n’avaient pas ; des Castillans stupides comme des boucs et des Tudesques mélancoliques ; des êtres de toutes les nations et même de ceux-là dont l’amour stérile a le ragoût spécial de l’obscène ; j’ai été aimée jusque par la jalousie de mes pareilles et j’ai désarmé leur jalousie.
» (Ah! très fidèle ami, quelle confession — si c’en était une!)
» Que me reste-t-il?
» L’imprévu?
» Je ne crois guère à l’imprévu pour une femme de ma beauté, de mon âge, de ma liberté. Tous les hasards sont venus à moi et je les ai pris tous, même s’ils n’avaient pour séduction que la batte d’Arlequin ou la casaque de Pantaleone.
» L’amour? Encore l’amour?