— Je ne suis pas la plus belle. Tu verras, je serai dédaignée, nous retrouverons nos jours et nos nuits. Laisse-moi me baigner et me parfumer, laisse-moi dormir, que mes yeux soient calmes ; laisse-moi : tu m’aimeras demain. Je veux qu’Il me choisisse — pour la prochaine fois.

Ayant entendu cela, les amants s’attristaient et disaient :

— Tu es la plus belle! Il te choisira demain. Donne-moi les derniers plaisirs et qu’un Dieu immortel naisse de ma chair mortelle.

Et les belles attendries par la certitude de leur beauté unique et sûre, aimaient leurs amants — pour la dernière fois.

— Oui, disaient-elles, vaincues, il n’est que trop vrai : je suis la plus belle, je me sens déjà élue!

Les trompettes de l’aube les réveillèrent toutes pâmées d’amour et d’orgueil.


La montagne du sacrifice s’élevait comme un cap au bord des flots verts, portant à son sommet la statue du Dieu éternellement voilée de blanc. Il était debout, ramenant sur sa poitrine avec ses bras croisés, les plis d’un lourd manteau d’argent. Pour l’avoir vu nu pendant quelques secondes, tous les ans, le peuple devinait et aimait sa beauté impérissable, sa grâce vierge et immaculée, — car si la plus belle lui était offerte, il n’en voulait que le simulacre et ses bras ne s’étaient jamais noués, comme ceux d’un Baal impur, sur de la frissonnante chair : celle qui mourait pour lui ne mourait pas sous des baisers obscènes et torrides, mais, holocauste d’amour, en versant avec décence un sang sacré.

La foule adorait muette, agenouillée dans la plaine, les yeux extasiés vers l’idole ou levés, moins haut, vers la reine qui, à mi-chemin sous son dais de pourpre pleurait, selon le rite, le malheur de ne pouvoir, ayant été élue la Puissance, être élue la Beauté.

Quand le soleil atteignit dans le ciel un certain point connu de lui seul, le bourreau jovial et roux parut sur la montagne pour disposer aux pieds du Dieu un billot entouré d’étoffes précieuses, mais il se retira aussitôt derrière la statue, attendant le signal d’amour.