Mais quand la foule vit le jeune roi installer lui-même le blessé sur les coussins royaux, à côté de la reine, qui s’empressa de lui essuyer doucement le visage et les mains, ce fut un indicible délire, — et l’armée elle-même, oubliant son rôle, entonna de frénétiques hourras.
— Quel bon roi! disait le peuple, quelle bonne reine! Il n’y a qu’un roi pour être aussi bon! Il n’y a qu’une reine pour être aussi bonne! Et comme ils sont beaux! Le roi a un nez vraiment royal et la reine a des yeux aussi doux que les yeux de la madone!
La foule s’attendrissait : une traînée de cris d’amour s’enflamma le long des rues, jusqu’au delà des murailles, jusque dans les campagnes, jusque dans les forêts, jusque dans les montagnes!
Cependant des chirurgiens étaient accourus et une voiture avait été mandée pour transporter le blessé.
— Conduisez-le au palais, chez moi, dit le roi. Il sera soigné comme mon frère.
Ces paroles, bientôt répétées de toutes les bouches en toutes les oreilles, augmentèrent encore un délire qui touchait pourtant au paroxysme ; elles franchirent les portes, les fenêtres, les cloisons ; elles montèrent jusqu’aux greniers ; elles descendirent jusqu’aux caves, — et toute la ville se répandit dans les rues. Les aveugles pleuraient de ne pas voir ; les sourds pleuraient de ne pas entendre ; les paralytiques et les fiévreux se traînaient au bord des fenêtres.
La masse humaine devint si compacte que l’on mit une heure à franchir la moitié de la grand’place. De temps en temps, le roi se levait, agitait son casque aux plumes de cygne, et des trombes de cris jaillissaient, retombaient en cataractes. Il prit la jeune reine, la fit monter debout sur les coussins, la montra au peuple ; alors la joie et l’admiration furent si grandes que les moyens d’expression faillirent : il y eut une minute de silence religieusement grandiose, comme à l’ostension du Saint-Sacrement.
Tout d’un coup, comme vaincue par l’émotion, la reine laissa tomber sa tête sur l’épaule de son mari, le roi baisa le front qui s’approchait de ses lèvres, — et le spectacle de cette royale idylle ralluma soudain l’enthousiasme qui se recueillait : le volcan populaire lança une gerbe de flammes.
Cependant, un mouvement s’organisait dans la foule, qui s’ouvrait pour laisser passer des hommes forts et résolus. Quand il y en eut environ trente autour du carrosse royal, leur volonté se fit voir clairement : ils dételèrent les chevaux, prirent leur place et, en grande joie, se mirent à traîner leurs maîtres.
C’est ainsi que finissent d’ordinaire de telles ovations, les hommes ne pouvant imaginer un signe d’esclavage plus manifeste.