Le délire s’accentua : des femmes bravaient l’écrasement pour venir baiser la poussière du marchepied royal.

Au milieu d’héroïques clameurs, le cortège repartit, pendant que la petite reine serrait convulsivement la main du jeune roi.

Ils se regardèrent : il y avait de l’amour dans leurs yeux.

MAINS DE REINE

Après le repas de midi, spectacle donné à la cour, rigoureux cérémonial où il fallait offrir à l’admiration courtisane des gestes souverains et des grâces inimitables, le roi et la reine se reposaient dans une intime solitude. Leur coin favori était un petit pavillon qui s’élevait sur le grand canal ; c’était un lieu merveilleusement mélancolique : on n’y entendait que la plainte monotone des tristes peupliers et parfois le bruit de la bataille des ailes blanches contre les ailes noires, — cygnes qui disaient en vain le mystère inexprimé par la paix visible.

En entrant dans la chambre réservée, où de longs couloirs les avaient conduits, le roi et la reine trouvaient encore la table mise, repas non plus d’apparat, simple goûter qui n’avait de royal que la fantaisie des mets, la rareté des fruits, la fabuleuse vieillesse des vins : langues de flamant rose fumées au bois de genévrier, pêches d’Asie pas plus grosses que des noix, vin de Galilée, des vignes bénies par Jésus. Mais depuis quelque temps, ils avaient moins de plaisir à faire la dînette en cachette, et souvent, sans même regarder la petite table, la reine se mettait à tresser des fils de soie, silencieusement.

Il y avait des semaines déjà que la reine maniait les fils de soie et que le singulier ouvrage occupait le plaisir de ses doigts. Elle prenait trois fils assortis ou contrastés selon leurs nuances et, les tordant ensemble, elle façonnait un fil triple encore très fin et infiniment solide.

— Que faites-vous donc, ma reine? demandait le roi.

— Je triple des fils de soie, répondait la reine.

— Je le vois bien, reprenait le roi. Vos doigts menus vont et viennent, vous mouillez votre pouce du bout de votre petite langue et vous tordez, vous tordez les beaux fils de soie ; — mais pourquoi?