— Oui, peur! Comme un enfant a peur à voir remuer des choses qui ne doivent pas remuer.

— Mais les doigts sont faits pour remuer! dit la reine.

— Pas ainsi, pas ainsi!

Le roi se leva. Eloigné de quelques pas, il resta debout, fasciné par le mouvement des mains blanches de la reine. A force d’en suivre la marche sinueuse, mais régulière, il arriva à prévoir tous les petits gestes des doigts : l’ongle de l’annulaire va passer là et briller, la bague de l’index va paraître de profil, et dans le geste suivant, elle va briller de toute la splendeur oculaire de son saphir… Il y eut un geste imprévu, puis tout s’arrêta.

La reine maintenant jouait avec l’œuvre de ses mains, un long serpent de soie tout diapré et qui semblait vraiment se dérouler en vivantes spirales.

Le roi était toujours debout, immobile et l’œil fixe. Il ne voyait pas les mouvements que faisait la reine : il voyait encore ceux qu’elle ne faisait plus. Elle se dressa, les yeux plus lumineux que les écailles du serpent de soie qui se tordait sous ses doigts, et il semblait qu’ayant façonné ce simulacre elle eut acquis, par son œuvre même, une âme nouvelle et soudaine, l’âme sifflante et venimeuse d’une vipère.

La fascination des yeux avait remplacé la fascination des doigts : sous le regard de la reine, le roi s’avança. Elle lui toucha l’épaule, il s’arrêta : à ce moment le serpent siffla et mordit, — et le roi étranglé tomba à genoux, puis se coucha sur le côté.

La reine ouvrit la fenêtre et fit un signe.

Les cygnes se battaient dans l’eau verte du grand canal, où les tristes peupliers pleuraient toutes leurs feuilles.

Les ailes noires se battaient contre les ailes blanches ; les ailes blanches furent vaincues et elles voguèrent sur les eaux lentes du grand canal, comme des crimes qui ne seront jamais ensevelis.