— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés?
Mais l’aigle sans répondre donnait dans l’air un violent coup d’aile et ils passaient par des pays où les fleurs sont des soleils et où les femmes accrochent des étoiles à leurs oreilles, et toujours la tour d’ivoire resplendissait au loin, toujours pure et toujours belle.
— Aigle, sommes-nous bientôt arrivés? demanda l’adolescent d’une voix triste et cassée. Aigle, mes mains sont devenues toutes jaunes et mes cheveux sont devenus tout blancs. Aigle, sommes-nous pas bientôt arrivés?
— Nous sommes arrivés, vieillard, répondit l’aigle en se posant sur la pierre où l’adolescent avait couché sa tête, à la troisième nuit de son voyage. Voici la tour, voici la forêt, voici le palais, voici les anges, tels que tu les voyais quand je t’ai pris entre mes deux ailes ; nous avons fait le tour des mondes sans atteindre ton désir, et maintenant tu es vieux, tu vas mourir, va au moins mourir chez toi.
L’aigle disparut, ayant secoué son fardeau, et, tombé rudement parmi les pierres, le vieillard s’endormit et rêva.
Le premier geste de son réveil fut de chercher de ses yeux fatigués les divines merveilles qui l’avaient si longtemps nourri d’amour, mais l’horizon était nu, formé seulement d’un cercle noir. Il ne fut pas surpris, car son rêve l’avait préparé à connaître enfin et à comprendre la vérité ; triste d’une lumière perdue, il se réjouit de savoir que l’horizon était un cercle noir et, méprisant les illusions primitives des hommes, marchant sans repos, il ne mit que deux jours pour atteindre la porte gardée par les sphinx.
Elle était ouverte. Il entra et dit :
— O sphinx, ami de ma jeunesse, me voici. Je reviens d’un si long voyage que mes mains sont toutes jaunes et que mes cheveux sont tout blancs, — mais je sais la vérité. Il n’y a là-bas ni forêt bleue, ni tour blanche au chef d’or, ni palais aux fenêtres de lumière, ni vol radieux d’archanges ; j’ai parcouru le monde et les mondes, couché sur le dos de l’aigle et maintenant, je sais, — je sais que l’univers est ceint d’un cercle noir fait de ténèbres, et que la merveille des horizons n’est que la fleur inutile de l’éternelle Illusion. Je sais, et je tuerai l’Illusion. Je sais et je dirai la vérité. Peuples, voici la vérité…
Mais la sphinge, au signe que lui fit le mâle de bronze, se dressa tristement, écrasant sous sa griffe, lionne compatissante, le monstre qui avait traversé les mondes entre les ailes de Géryon.