— Quel sacrifice je vous fais, mon ami!
Cela dura deux ans. Elle se disait morte au monde, prête à immoler ses cheveux, sa chair et sa liberté ; puis, quand sa mère eut bien pleuré quand elle crut avoir assez cruellement torturé tous ceux qui l’aimaient, elle feignit de céder à tant d’affliction et renonça à déposer son cœur dans les vitrines de la Jérusalem céleste. Ce fut à cette époque qu’elle adopta les douloureuses robes noires qui lui rappelaient son premier veuvage et son premier mensonge.
Alors, on s’occupa de la marier. Deux prétendants furent admis à faire des grâces autour de la précoce inconsolable. L’un, tout de suite, la séduisit par sa bonté de bête à bon Dieu, mais elle fut capable de n’en rien laisser voir et d’offrir à l’autre, et rien qu’à l’autre, le clair de lune de ses mélancoliques sourires et la douteuse grâce de ses distraites câlineries.
Comme elle le martyrisa soigneusement, le brave homme qui n’avait de goût qu’à s’asservir à toutes les volontés de l’incompréhensible vierge! Ayant compris qu’il aimait, elle comprit qu’il souffrirait, sans gémir, comme une victime élue et fière de son élection à la douleur, et elle ne lui épargna ni les coups de dague, ni les coups d’épingle, bien plus pénibles, parce qu’ils sont humiliants. Elle osa jusqu’à donner devant lui ses deux mains à baiser — à l’autre ; jusqu’à permettre des privautés suspectes, comme de se laisser caresser les cheveux, sous prétexte de jeux et de couronnes de fleurs, — et quand l’humble amoureux, fort craintivement, offrait la bonne volonté de ses doigts, avides, eux aussi, de toucher et d’amuser leur épiderme à la joie des contacts, elle disait sèchement :
— Non, laissez, vous êtes trop maladroit!
Cependant, ayant réfléchi la moitié d’une nuit, elle résolut, pas assez audacieuse pour se mentir à elle-même, d’épouser tout bonnement celui qui l’aimait et qu’elle aimait, — mais à cette résolution sa diabolique nature mit une effroyable réserve.
C’était un soir, dans le grand jardin méthodique où les arbres en esclavage avouaient la suprématie de l’homme. Des allées droites, larges comme des routes royales menaient des ifs taillés en portiques et à des charmes dont la courbure simulait des grottes et façonnait des cabinets de verdure. Encadrés de buis et de lignes de fleurs, de larges boulingrins étendaient, comme des étangs, le calme doux de leur veloutis, et au loin, au bout de toutes les allées, au delà d’une pièce d’eau muette, il y avait un bois presque inculte que les seigneurs dédaignaient sinon pour la chasse au chevreuil ou la chasse aux pauvres filles traînant un fagot de bois mort.
Elle invita ses deux prétendants à une promenade en cette solitude. On arriva près de la pièce d’eau où une vieille barque dormait parmi les roseaux. Elle fut détachée et amenée au pied des marches ; la belle descendit et entra la première.
— Vous d’abord, dit-elle à celui qu’elle n’épouserait pas, vous d’abord, j’ai confiance en vous, prenez les rames.
Et quand il fut entré dans la barque et quand il eut pris les rames, elle dit encore :