En ses phases d’extase solitaire, Aline chantait parfois : c’était une sorte de plainte joyeuse sortant de ses lèvres inconscientes, une mélopée, rythmée, comme celle des sirènes, sur la respiration de la mer.
Elle chantait, et un pêcheur qui revenait chassé par le flot montant entendit le chant de la sirène, la plainte joyeuse de la Dame pensive ; il s’étonna et tendit son oreille, habituée à percevoir les moindres nuances de la chanson du vent dans les pins ; il n’avait jamais entendu un tel chant, — lui, qui connaissait tous les chants de la mer, lui pour qui les folles sirènes avaient gonflé leur poitrine et crevé leur conques ; il s’orienta, il chercha, et dans un creux des dunes, il aperçut Aline.
Elle était couchée sur le dos, vêtue de peu ; sa légère robe blanche faisait à peine une brume sur ses membres et son buste s’affirmait tendu par ses bras en croix. Aline était charmante et vraiment sirène ainsi posée sur le sable, comme une délicieuse épave portée là par un caprice du vent ; ses cheveux noirs s’épandaient pareils à des varechs, — pareils, vraiment, aux cheveux d’algue des sirènes : le pêcheur, tout mouillé encore d’eau de mer, s’approcha de l’apparition et la caressa de sa main lourde. Aline chantait toujours, partie en rêve, extasiée, les yeux clos : le pêcheur, de sa main lourde, prenait possession de l’épave. Aline chantait toujours : le pêcheur baisa la sirène sur l’épaule, respectueusement, comme il avait vu le prêtre baiser l’autel avant le sacrifice, car il était ému et religieux devant une telle beauté. Aline chantait toujours : le pêcheur acheva son œuvre, — et il vit bien que ce n’était pas une sirène, car aucune sirène ne se laisse approcher d’aussi près, et aucune ne s’exposa jamais à concevoir d’un homme.
Aline cessa de chanter ; la Dame pensive se réveilla toute frissonnante, se leva, la bouche amère du baiser qui avait arrêté sur ses lèvres l’essor de sa chanson de rêve.
Le pêcheur fuyait, effrayé ; elle lui saisit la main ; il obéit et il écouta :
— Pourquoi m’as tu volée? J’appartenais à un seul et sa chaîne m’était douce car je n’en sentais pas le poids. Appartenir à un seul, c’est encore être libre, car celui-là on peut l’aimer, c’est-à-dire le faire pareil à soi-même, le fondre en soi… Mais toi, inconnu, tu as pesé sur mon cœur de tout ton poids, tu m’as meurtrie, — tu as été mon maître : dès ce moment, je suis ta maîtresse. Viens, nous nous laverons ensemble du crime que tu m’as fait commettre. Entends-tu la voix de la mer — la mer que j’aime et dont j’ai peur? Elle nous appelle et s’avance à notre rencontre : viens! Pourquoi m’as-tu volée? Je suis celle qu’on ne vole pas deux fois ; je suis le trésor qui s’anime, qui s’agite, qui se tord et s’enroule comme un serpent invincible au cou du voleur : viens!
Et la Dame pensive, éveillée de son rêve, se dressa terrible, inhumaine, implacable et, prenant le pêcheur par la main, elle s’en alla vers la mer, le traînant ainsi qu’un petit enfant.
La Dame pensive entra dans la mer.
MÉLIBÉE
On se demandait comment une jeune fille si agréable et si bien dotée avait pu atteindre, sans se marier, l’âge de vingt-quatre ans, déjà lourd à porter pour une vierge ardente. Plusieurs motifs se confiaient à l’oreille, et même se disaient tout haut : les parents étaient stupides, insupportables et de réputation plutôt déshonnête ; la jeune fille était mal élevée, dédaigneuse, d’allures hautaines, hardie, impertinente et douée de regards dont l’éclat, presque libertin, effrayait les plus braves et les plus résignés. Ensuite, on insinuait le ridicule de son nom, Mélibée, syllabes effarantes, et qui donnent l’impression d’amours vraiment trop virgiliennes. Tout cela était vrai, mais il était vrai encore plus que Mélibée restait fille par goût. Elle n’avait nullement renoncé au mariage ; elle attendait, prête à se donner, une occasion romanesque, des bras puissants et qui auraient prouvé leur force, une épée levée d’où dégoutte le sang, un pied de gladiateur écrasant la poitrine de l’adversaire agonisant.